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27 août 2006 7 27 /08 /août /2006 15:51

Il arrive que les pamphlets fassent du bien. En général, même si des auteurs obscurs profitent de la renommée d’une « star » pour attirer des lecteurs en tapant sur ladite star, l’usage de la critique frontale par des livres coups de poing est sain. Il est important de dénoncer les imposteurs. Le cinéma le fait beaucoup en politique, surtout à l’étranger (Michael Moore avec G.W. Bush, Nanni Moretti avec Berlusconi), mais il est bon que les intellectuels le fassent avec les penseurs.

Quand un homme prend un ascendant sur ses contemporains, et que cet ascendant est néfaste, il faut quelques contemporains pour le dire, pour montrer les faiblesses cachées de celui qui prend des allures de Prince. Des gens comme Bernard-Henri Lévy, il est d’utilité publique de dénoncer continuellement leur nullité (d’autant plus quand, comme c’est mon cas, on partage beaucoup de ses opinions politiques), car confondre la prose de BHL avec la philosophie, ça entache durablement l’image de la philosophie. Même chose pour des philosophes à la mode comme Michel Onfray. Comme lui, je suis pour la jouissance et contre la culpabilité, mais je ne peux supporter son ton donneur de leçons, et je suis accablé par l’inanité de ses raisonnements. Penser que, comme le dit son éditeur, c’est le « philosophe le plus lu de France », ça donne des motifs de désespoir. Des pamphlets, des pamphlets ! J’ai même lu et apprécié des pamphlets contre des penseurs que j’aime. Cela m’a irrité sur le coup mais j’ai aimé être secoué et ces livres m’ont fait réfléchir (L’éclat de l’être de Badiou, sur Deleuze.)

Or, j’ai déjà dit le mal que je pensais des livres de François Jullien, dans un article du 3 septembre 2005. (J’en pense aussi du bien, remarquez, et je continue d’en recommander la lecture, à condition de ne pas lire que cela.) Je demandais aux lecteurs du blog de m’aider car j’avais l’impression d’être seul au monde. L’impression de n’entendre que du bien de lui, alors qu’il y avait des défauts fondamentaux au centre de ses écrits, quelque chose de malhonnête qui me turlupinait. Certains lecteurs ont participé, parfois pour me soutenir, parfois pour me critiquer, une fois pour m’insulter et même une fois pour m'offrir une tarte au citron. Puis, presque un an plus tard, j’ai trouvé par hasard ce livre, Contre François Jullien (2006, Allia éd., 6,10€) qui m’a donné une sensation de chaleur humaine : enfin quelqu’un qui s’insurge. Je fus encore plus attiré par le bouquin quand je vis que l’auteur en était Jean François Billeter, c’est-à-dire le sinologue qui m’a le plus impressionné – dans un livre sur Zhuang Zi – par sa compétence linguistique, sa rigueur et son honnêteté intellectuelles, sa clarté de style, sa concision, sa générosité.

Dans Contre François Jullien, il dévoile quelques « mythes », sur lesquels est fondée l’œuvre du philosophe, et en premier lieu celui de « l’altérité de la Chine ». Pour Jullien, comme pour d’autres avant lui, la Chine est l’Autre absolu, l’image inversée de l’Occident. Billeter tente d’aller à la source de ce mythe, autant chez les auteurs européens que les Chinois eux-mêmes. Il montre que leur soi-disant altérité, loin d’être le résultat du travail génial d'esprits désintéressés, vient d’une construction patiente des commis de l’Etat qui cherchaient à imposer le despotisme du régime impérial. Billeter se fonde d’ailleurs sur des chercheurs chinois contemporains pour avancer ses idées.

Je passe sur les détails, je ne tiens pas à faire un résumé ni un compte rendu. Qu’on me laisse dire simplement qu’après le chapitre intitulé Chine, à la fin duquel il déplore que Jullien donne l’impression aux lecteurs que la pensée chinoise soit extrêmement difficile et lointaine, Billeter s’attache à critiquer directement la méthode philosophique de Jullien, (chapitre appelé Philosophie) basée sur l’illusion d’un déplacement de point de vue, extérieur à la pensée occidentale. Puis il prend un exemple spécifique (chapitre Immanence) pour signaler le danger de refuser toute attitude critique et toute contextualisation historique des notions utilisées par Jullien. Il termine en montrant d’autres solutions possibles de lectures et de traductions des grands classiques chinois (chapitre Il faut choisir).

Le tout est enlevé sur quatre-vingt petites pages qui se lisent en une heure ou deux. Franchement, pour ce prix-là, pour le peu de temps et d’effort que cette lecture nécessite, ce serait un crime de ne pas profiter de l’occasion pour s’informer de quelques questions actuelles de la recherche sur la Chine, pour s’offrir des réflexions originales sur la Chine contemporaine et ancienne, et enfin pour se donner quelques éléments de réflexion sur notre propre langue et notre propre pensée.

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Published by Guillaume - dans idées
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Guillaume 28/11/2006 03:10

Oui, j'ai lu la chronique de Leys, apres avoir lu le livre, quand je suis revenu en Chine. Elle est interessante parce que, tout en montrant du respect pour Billeter, il prend ses distances en tenant a l'idee que la Chine, c'est quand meme tres "autre". Quoi qu'il en soit, cette chronique a quelque chose de poignant, une sorte de passage de témoin du vieux sinologue range des bagnoles au jeune traducteur plein de talent et d'idees.

Ben 27/11/2006 16:15


Une chronique de Simon Leys pour le magazine litteraire, de Juillet- Aout 2006 : Leys vient de parler assez longuement des mesaventures de Segalen en Chine au début du 20e :"Aujourd'hui, les écrits d'un François Jullien sur la Chine semblent refleter une mesaventure semblable(...)Elle est bien analysée par Billeter dans son contre François Jullien. Billeter est philosophe comme Jullien, mais à la difference de ce dernier, il sait écrire et connait la Chine. (Je me demande d'ailleurs si ce n'est pas l'opacité du jargon de Jullien qui lui a assuré le plus clair de son autorité)... " C'est le passage le plus méchant et drôle de la chronique, tu dois pouvoir trouver le reste sur le site du Magazine Litteraire.com.   

Bug-in 27/11/2006 16:14


Bonjour, je trouve ici, enfin un autre lecteur de Billeter :)J'apprécie moi aussi bcp ses traductions, je crois qu'avec Jean Lévi ils forment un bon groupe d'action traductrice !

René Jean 27/11/2006 16:12

Bravo pour votre réflexion. Cela fait plaisir de lire quelque chose qui refuse le consensus sur François Jullien. J'ignorais complètement l'existence du texte de Billeter que vous citez et je vous avouerai que la fin de son deuxieme livre sur Zhuang Zi ( leçons sur Tchouang tseu, Allia) avec la reference à Saint Paul, m'avait un peu déçu. Je ne suis pas sûr que le paulinisme, malgré tout le respect qu'on lui doit, soit la meilleure clé pour la pensée du Zhuang Zi. Je suis donc heureux d'apprendre que Billeter retrouve une veine plus incisive, et je vous doit cet immense plaisir. Votre rapprochement entre Jullien et Onfray me paraît tres juste. Dans les deux cas, comme le disait Ben, je crois, les sujets, les idées sont bien choisis, de loin ça paraît tres sympathique, de près on ne sait pas bien dire ce qui gêne.