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21 novembre 2006 2 21 /11 /novembre /2006 11:35

Elle m’a invité à dîner, pour réciproquer ou pour remercier de quelque service. Ou parce qu’elle aime passer du temps avec moi, après tout, rien n’est impossible.

Elle se trouve trop grosse, alors que moi je la trouve appétissante. De belles joues rebondies, un sourire lumineux, des seins fièrement bombés, des pairs de jeans bien remplis et des talons qui la font marcher à petits pas et sans équilibre, comme un petit cochon sur des échasses. Elle est exilée dans ce monde, et ne le sait pas. C’est une jeune femme qui est faite pour embrasser la vie, pour vivre à la campagne et aimer les hommes et les enfants. Elle a assez de vie pour rendre plusieurs familles heureuses. Dans une Chine qui manque de femmes, qui voit ses hommes rôder autour d’un fantôme de famille à construire, les femmes comme elle devraient être encouragées à se faire courtiser et aimer par plusieurs hommes. Chacun de ses maris pourrait avoir un seul enfant d’elle, et elle n’enfanterait pas plus qu’une Européenne des années soixante. Elle serait au centre d’une myriade d’attentions et règnerait sur ce petit monde avec son air grave et tendre.

Elle me parle de sa famille. Elle dit que sa mère est plus sévère que son père, sauf pour ce qui est des études. Son père, connu dans le village pour être un bon mathématicien, n’a pas pu aller à l’université à cause de la Révolution culturelle, lors de laquelle, dit-elle, « il fallait connaître les bonnes personnes pour avoir le droit d’étudier ». Son père n’était pas « un camarade ». Son grand-père, riche marchand, est mort dans les années cinquante, et sa grand-mère s’est remariée avec un paysan. Tout cela sent le Grand bond en avant, mais je préfère m’écraser. De quoi est mort le grand-père ? Mon amie ne s’en souvient pas. Elle n’a pas demandé car on lui a trop souvent raconté les malheurs de la famille et ça la fatigue.

« Les choses passées, il vaut mieux les oublier et regarder vers l’avenir », dit-elle en se redressant et en bombant la poitrine. On parle un peu du passé, de la mémoire. Elle parle des événements de la place Tienanmen, dont elle me dit que son manuel d’histoire ne le mentionnait que d’une ligne. Je prends l’angle émotif : l’image du petit jeune qui force les chars à arrêter leur course, l’image qui fait le tour du monde et qu’ici personne ne connaît, l’espoir dans le monde entier que les choses vont changer en Chine, puis le choc de voir l’armée tirer sur les étudiants. Les militaires chinois ont tué des étudiants chinois. Des gamins qui ne faisaient aucune violence. Ils ne cherchaient pas à faire la révolution, ils n’étaient pas dangereux, c’était des jeunes comme toi aujourd’hui, et l’armée a tiré. Comment avoir confiance, comment regarder avec confiance vers l’avenir ? Elle m’écoute en se cachant la bouche. Ses yeux sont remplis de larmes.

Je ne me souviens pas de ce qu’on a mangé, ce n’était pas fameux. De toute façon, j’avais tout gâché avec cette conversation. Du poisson, je crois, et du poulet à la mode du Sichuan.  

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Published by Guillaume - dans rencontres
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