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10 novembre 2006 5 10 /11 /novembre /2006 07:20

Le matin suivant, j’ai retrouvé mes étudiantes. Elles étaient sous le choc. Certaines, souriantes d’habitude, étaient à ramasser à la petite cuiller. Je décidais de leur réciter des poèmes pour leur remonter le moral.

Ce matin-là, je leur annonçais qu’elles apprendraient quelques vers par cœur, en prévision des crises et des conflits qu’elles ne manqueront pas de vivre. On n’imagine pas le bienfait de la grande poésie, sur l’âme, sur le moral et sur les esprits animaux.

J’écris au tableau une strophe d’un poème de Baudelaire, Moesta et errabunda, que nous avions déjà lu ensemble, quelques semaines plus tôt.

 

 

Mais le vert paradis des amours enfantines

 

Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,

 

Les violons vibrants derrière les collines,

 

Avec des brocs de vin, le soir, dans les bosquets.

 

Mais le vert paradis des amours enfantines.

 

 

Je la leur déclame, on en parle un peu, on s’échauffe la voix et les nerfs, on repère les champs lexicaux et on les souligne au tableau avec des couleurs différentes, pour donner un peu de gaîté visuelle. Quelques étudiantes s’essaient à le réciter, et je vois qu’elles n’ont pas le sens de la prosodie poétique. Ce n’est pas étonnant, personne n’apprend plus à lire proprement ; même en France, beaucoup de gens ne sauraient pas dire avec justesse ces quelques lignes. Les étudiantes font retomber leur voix à chaque fin de vers, comme si c’était une fin de phrase. Elles ne prononcent pas les [e] finaux, et elles disent « violons » en deux syllabes, si bien que ce vers, dans leur bouche :

 

Les violons vibrants derrière les collines

 

devient un décasyllabe. Elles ne savent pas que ces vers ont tous le même nombre de pieds. Elles n’ont pas intériorisé le rythme auguste de l’alexandrin, donc elles ne peuvent pas apprécier les cassures rythmiques, les différences de rapidité. Elles ne sentent rien de la musicalité du poème. Alors on discute un peu de tout ça, on fait des mathématiques, on s’exerce à des récitations faites de « ta di ta di da la », pour isoler les lignes mélodiques, on remarque l’opposition rythmique entre :

 

Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,

 

énumération en trois temps, comme une valse, et

 

Les violons vibrants derrière les collines,

 

qui appelle plus d’ampleur vocale. Je leur dis d’étirer la voix, d’allonger le [i] et de bien diphtonguer pour faire entendre le vi-olon. C’est comme apprendre à chanter. D’ailleurs, ces cours font suite à des cours où nous chantions des chansons de Brel et de Brassens (dont ils n’avaient jamais entendu parler.) Les étudiants chinois chantent de bonne grâce, ils aiment les karaoké et sont très sensibles aux voix des gens.

Puis, lorsqu’elles ont maîtrisé ces quelques vers, j’efface les mots qui ont traits à la nature. Elles récitent à nouveau, plus conscientes de la manière dont la strophe est composée. Puis j’efface ce qui renvoie à l’enfance, et voici ce qui reste :        

 

Mais                    des amours 

 

                                  les baisers,

 

Les violons vibrants derrière          

 

Avec des brocs de vin, le soir, dans          

 

Mais                   des amours

  

 

Alors elles voient combien ces vers, sous une apparence bucolique et innocente, cachaient un désir sombre d’adulte. Elles récitent à nouveau. Chacune pour soi, puis une ou deux sont invitées à déclamer pour les autres. L’une d’elles s’aide de la main pour soutenir la voix et l’éviter de retomber à la fin des vers.

Et finalement j’efface tout. La strophe est dans leur cœur. Du moins j’espère qu’elle n’est pas restée bloquée dans une mémoire uniquement cérébrale. Si elles désirent apprendre les vers suivants, les choses seront simples, il suffira de faire découler ce qui était déjà en germe dans cette strophe. Cela donnera :

 

 

L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs  

 

Est-il déjà plus loin que l’Inde et que la Chine ?  

 

Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,

 

Et l’animer encor d’une voix argentine ?  

 

L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs.

 

 

Quand elles seront sorties de la bulle de leur université, qu’elles seront pressées par une économie chronique, qu’on leur demandera des comptes, qu’elles seront dans ce qu’on plaît à appeler le monde réel, elles sentiront peut-être des vagues baudelairiennes leur revenir à la gorge pour exprimer des sentiments confus de frustrations, de désirs de voyages et de paradis perdus.

 

Comme vous êtes loin, paradis parfumés

 

 

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Published by Guillaume - dans Profs-Etudiants
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commentaires

Guillaume 11/11/2006 14:48

Merci beaucoup, ce que vous dites me rechauffe le coeur.
Quelques jours plus tard, une etudiante m'a dit qu'elle pensait dorenavant qu'un poeme francais pouvait etre aussi beau qu'un poeme chinois. Well done, Baudelaire.

Oceane 11/11/2006 14:13

Elles ont de la chance, tes etudiantes. Moi , je ne peux pas lire les poesies francaises par ce que personnes ne m'a aidee a trouver mon plaisir dans les phrases trop complexes. Toi, tu parait passionne, c'est la ton charme.

Sym 10/11/2006 11:22

Excellente explication de texte, tres sincerement.
De désirs de voyage, de paradis perdu, et d'amour, de baisers, de violons et de vin. Quelle belle musique.