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8 août 2006 2 08 /08 /août /2006 07:44

Dans le train pour Guilin, la question qu’on pouvait se poser était : va-t-on se supporter, Sigismond et moi ? Plus de trente heures, assis côte à côte, il fallait se les fader.

Elles ne sont pas passées rapidement, ces trente heures, mais elles sont passées sans encombre.

Pour tuer le temps, nous polémiquions. Nous polémiquâmes sur les bienfaits du lait. Sigismond en était un fervent consommateur, et moi j’étais un peu sous l’influence de ceux qui disent que le lait de vache est fait pour les veaux.

Cette discussion se déroulait tandis que nous regardions une jeune mère qui allaitait son bébé. Nous fûmes effrayés par la taille du téton de cette femme. L’enfant le lui avait distendu à force de le mâchouiller comme un chewing gum. Elle lui donnait la tété chaque fois qu’il chougnait. D’abord elle le frappait légèrement, puis, s’il ne se calmait pas, elle soulevait son t-shirt et lui donnait le sein. Elle le fessait encore un peu pour la forme. 

« Si le lait de vache était mauvais pour la santé, dit Sigismond, les hommes s’en seraient aperçus, depuis le temps qu’ils en consomment. »

Mais en consomment-ils depuis si longtemps ? Le fromage, le lait caillé, certainement, mais le lait ? Et nous de rechercher dans nos souvenirs s’il y en avait mention dans la littérature médiévale, antique, chez Homère. N’en trouvant pas trace, la polémique désenfla et nous nous demandâmes pourquoi les gens étaient si violents dès lors qu’on critiquait le lait. On pouvait mépriser la viande, détester le pain et le vin, mais le lait avait quelque chose de sacré. Nous y vîmes des significations multiples, notre polémique se transformait en conversation érudite où la substance lactée était chargée d’une symbolique confuse, rappelant inconsciemment, chez le consommateur, l’enfance, la mère, le sein et le sperme. Plus que tout autre aliment, le lait était au centre d’un complexe de tabous, de relations passionnées et interdites, touchant à l’inceste, au sexe, à d’archaïques images maternelles et perverses, ce qui rendait les gens irritables quand on le désacralisait.

La jolie maman ne se lassait jamais de s’occuper de son bébé.

Un homme était assis à côté d’elle. Grande gueule, il était en compagnie de son souffre-douleur, un ami du village qu’il chambrait à tout propos et à qui il offrait des trucs. A un arrêt, un jeune homme apparut. L’homme le connaissait et le prit sous son aile. Il le fit asseoir avec eux sur la banquette. Ils furent donc quatre sur une banquette de trois places. Dans un trajet aussi long, je n’aurais pas accepté de me serrer comme ils le faisaient tous de bonne grâce. C’était l’image d’une solidarité constante et normale, qui n’était même pas rehaussée par des sourires de bienvenues que l’on fait dans ce cas-là, pour montrer qu’on sacrifie quelque chose avec joie. Ils se bourraient les uns les autres sans déplaisir, sans râler. Ils pratiquaient cette générosité avec le même naturel que l’égoïsme bonhomme qui les faisait vous dépasser quand vous faisiez la queue pour les toilettes.

L’homme du milieu, celui qui avait du bagout, faisait des blagues et parlait avec une jeune femme replète devant lui. Sigismond pensait qu’il était chef de son village. Il en avait l’air, fumant cigarette et achetant des bouteilles d’alcool, dont il remplissait le gosier de son souffre-douleur. En revanche, il n’avait pas un regard pour la jeune mère, si ce n’était pour rigoler avec l’enfant. En dehors de cela, c’était sans aucune gêne qu’ils fumaient à côté d’elle et qu’ils lui donnaient des coups de coude, involontaires mais nombreux et douloureux.

 

 

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Published by Guillaume - dans Voyages
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commentaires

Guillaume 08/11/2006 07:52

Merci pour cette belle citation et ce commentaire. Je n'avais pas cherche a etre symetrique, dans mon billet, mais au contraire a donner une idee de desordre des perceptions. Mais tu as parfaitement raison, comme quoi, chasser le classicisme il revient au galop.

Francois 07/11/2006 17:05

« D\\\'un geste simple et tranquille, Marianne dégrafa largement son corsage; elle sortait le sein blanc, d\\\'une douceur de soie, dont le lait gonflait la pointe rose; telle que le bouton d\\\'où naîtrait la fleur de vie. Et elle fit cela sous le soleil qui la baignait d\\\'or, en face de la vaste campagne qui la voyait, sans la honte, ni même l\\\'inquiétude d\\\'être nue; car la terre était nue, les plantes et les arbres étaient nus, ruisselants de sève. La mère sentait autour d\\\'elle cette source qui jaillissait. Ce n\\\'était pas seulement elle qui nourrissait, les sucs printaniers gonflaient les sillons, faisaient pousser les arbres et l\\\'herbe où elle était assise. Elle sentait également cette sève montant en elle, qui lui donnait le lait qui s\\\'écoulait de sa poitrine. C\\\'était un véritable flux de lait, le flux vital qui fait pousser de nouvelles semences. »

Emile ZOLA
Fécondité
1899

Ce billet est tres bon.Comme souvent lorsque tu es avec Sigismond d\\\'ailleurs c\\\'est tres inspire.Il y a un cote roman picaresque ou dialogue-philosophique-on-the-road-again dans ce duo qui n\\\'est pas pour me deplaire !A souligner la parfaite symetrie de ce texte entre dans un premier temps la thematique du lait,du liquide regenerescent et source de fecondite et, dans un deuxieme temps l\\\'evocation du flux destructeur et malfaisant (baidju ?) qu\\\'ingurgite ton chef de village. Avec au centre la figure maternelle (grosse vache et/ou mater dolorosa tendance assommoir).Pas mal , vraiment.