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12 octobre 2006 4 12 /10 /octobre /2006 07:13

Lorsque je suis retourné à Nankin, j’ai posé la question à Sigismond, qui est sujet à cette manie de laisser des traces dans les livres. Son explication est très intéressante, il dit que c’est une façon pour le lecteur de s’immiscer dans le texte d’autrui, de prendre place dans la chose imprimée en opérant « une espèce de viol ». Voilà enfin une explication qui me convainc, et qui ne pouvait pas laisser indifférent le lecteur tératologique que je suis. Il y a là un certain bien fondé pathologique, et pour tout dire sexuel. Venir s’enfoncer entre les lignes, s’y lover et y répandre son encre, comme dans un viol, pour faire du livre une œuvre enceinte, grosse d’un nouveau message, d’une nouvelle écriture. D’ailleurs il se trouve que les livres de Sigismond sont très beaux, il écrit dans les marges, et partout, comme s’il faisait un calligramme infini. Ses lignes vont dans tous les sens, des paragraphes forment des blocs ou des vagues, parfois il écrit tout autour de la page comme s’il l’encadrait. Bref il fait des figures libres autour de la masse imprimée. Comme ses pattes de mouches sont illisibles, elles donnent une impression visuelle d’une langue étrangère qui croît à l’ombre du français, d’une pensée non éclose qui pousse aveuglément comme une plante grimpante sur une façade de maison. Cette dernière décore la maison, l’habille, la rend plus chaleureuse, mais elle la menace aussi. Elle peut envahir et endommager gravement la maison. Il y a de ce danger potentiel dans l’écriture scripturaire de Sigismond. Une puissance sinueuse, quelque chose de barbare, de fou, de nomade, de médiéval et d’étranger.

(Deleuze disait que le commentaire d’un livre, la critique littéraire ou philosophique, revenait à prendre un auteur par derrière et lui faire un enfant dans le dos. En espérant, ajoutait le philosophe, que cet enfant fût un monstre. Combien ne donnerais-je pas pour voir les livres de la bibliothèque de Deleuze, afin de savoir s’il commençait son œuvre entre les pages des autres, ou s’il ne se lâchait qu’au dehors ?)

Sigismond qui se demande parfois – comme nous le faisons tous – ce qu’il pourrait faire, quelle œuvre il serait à même de mener à bien, s’il pourrait réaliser son être dans la poésie, dans la traduction, dans la prose, pourrait avoir trouvé ici son style et son type de travail. Un travail à la jonction de la littérature et de l’art plastique : des œuvres non reproductibles, une écriture marginale, une réappropriation des grands classiques par un lecteur qui écrit dans les marges.

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Published by Guillaume - dans rencontres
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Francois 15/10/2006 12:36

J'ai toujours entendu parler de Walser et je crois bien que malgres ses contes, je n'ai rien lu de lui, c'est effectivement tres interessant. C'est dommage je dois aller a Geneve pour une conference le mois prochain, malheureusement j ai bien peur que l'expo se termine (sauf si il y a des prolongations bien sur). Sur le blog d'Assouline il y a des illustrations de ces microgrammes. Je conseille aussi, pour ceux qui sont en France la lecture de la retranscription des manuscrits de Madame Bovary, ''Plans et scenarios''(transcription et notes par Yvan Leclerc chez Zulma),ca n'a rien a voir mais c'est tout aussi interessant que les microgrammes !

Guillaume 15/10/2006 05:28

Dommage que je n'ai pas d'image. Des qu'il y a manuscrit, il y a du visuel. Voir les Microgrammes de Robert Walser, dans des livres qu'il est sans doute doux de posseder (c'est la joie des gens qui vivent quelque par, qui ont une bibliotheque, qui peuvent posseder des choses), Le territoire du crayon. Prose des microgrammes aux editions Zoe, et L'ecriture miniature, chez le meme editeur.
Le grand conteur suisse ecrivait dans les anees 20, 30, des paragraphes d'une ecriture minuscule et qui envahissaient tout l'espace de papier, pour en faire un territoire du crayon.
Alors trois conseils. 1- Lire Walser dans ses livres imprimes. 2- Voir l'article que lui consacre Pierre Assouline sur son blog du Monde, pour voir des images de microgrammes et 3- Voir l'expo qui lui est consacree a la Fondation Martin Bodmer, a cote de Geneve. 

ben 13/10/2006 11:16

Il y a donc une dimension esthétique, une nouvelle sorte de calligraphie qui rappelle à la fois l'art chinois et l'invasion du texte par le commentaire comme dans la tradition médiévale. Mais il y a aussi une question, pourquoi le type griffonne-t-il sur la marge au lieu de prendre des notes à côté, sur son petit cahier, comme tout le monde? Soit il conchie les lecteurs ultérieurs, si le livre ne lui appartient pas, soit il ressent une sorte d'inhibition, si c'est le sien, qui l'empêche d'accoucher de son commentaire et qu'il b(i)aise en gribouillant. Soit il refuse de figer son activité mentale, de bloquer le flux en fixant ses idées et il griffonne comme les voyageurs laissent un cairn sur leur piste ou comme les chiens pissent, par incontinence mentale, parce qu'il ne supporte pas complètement l'intensité de cette activité ou qu'il veut la rentabiliser. Il décharge, en quelque sorte. Encore un petit effort pour aller jusqu'à une fluidité supérieure. 

Francois 12/10/2006 15:27

Quoi Sigismond , un ecrivain des marges ! Aurais tu abuse de baidju la veille au soir mon bon Guillaume ? En tout cas quel talent tu as pour evoquer ainsi son ecriture, quelle prose !! \\\'\\\'Une puissance sinueuse , quelque chose de barbare , de fou ,de nomade , de medieval et d\\\'etranger\\\'\\\' mais c est le portrait de Sigismond tout crache ca ! C\\\'est un tres bel article vraiment et je me souviens aussi de cette calligraphie particuliere alors qu il travaillait sur une version BD du Lotus Bleu et dont j avais note aussi la singuliere particularite. En tout cas son interpretation (interpenetration !)de la notation comme violation du texte est plus que pertinente, c\\\'est une evidence !!! Et moi , combien donnerai-je pour voir les annotations magiques de Derrida , Queneau , Diderot , ou de textes plus ancien du Moyen-age pour exercer de plein droit mon plaisir de petit voyeur tout a fait legitime et voir a l\\\'oeuvre cette violation , ce jaillissement jouissif de l\\\'encre sur le papier , cet enfoncement phallique d\\\'une conscience autre dans les replis vaginal du texte original ! Mais je comprends mieux desormais , l\\\'originalite de ce travail (mais est-ce si scripturaire ?) de Sigismond a la frontiere de l\\\'art plastique et de la litterature, mais n\\\'est ce pas le lot de tout bon philologue qui se respecte que ce travail d\\\'orfevre ?