Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Rechercher

Archives

11 octobre 2006 3 11 /10 /octobre /2006 07:03

Il y a deux types d’hommes, dans la vie. Ceux qui laissent les livres tranquilles, et ceux qui écrivent dans les livres, qui soulignent, qui entourent, qui mettent des signes et qui mettent des phrases autour de celles de l’auteur. Parmi cette deuxième catégorie d’hommes, il y a encore deux types. Ceux qui écrivent sur leurs propres livres et laissent vierges les livres des autres, et ceux qui gribouillent sur tous les livres qui passent entre leurs mains, que ce soit les leurs ou ceux d’autrui. Je viens de prendre une édition confortable, aérée, d’un des volumes de Montaigne et, que vois-je ? Du crayon de partout. Des caractères chinois, des mots soulignés et des commentaires en plusieurs langues. Quelqu’un est passé par là et a tenu à ce que ça se sache. Mais pourquoi grands Dieux ? Pourquoi avoir fait ça ? C’est une question que je me pose sincèrement. Mon premier sentiment est la colère. Je prends ça pour un acte de terrorisme : quelqu’un refuse de me laisser lire à ma guise, comme s’il sifflotait sur un disque de Mozart. Ma deuxième réaction est la tristesse, la détresse, je laisse le livre et le repose, vaincu par un inconnu qui ne pouvait pas me vouloir de mal. Mon troisième mouvement est d’essayer de comprendre.

Il serait facile de prendre les premières interprétations qui viennent à l’esprit, et qui sont souvent les plus basses : ces gens sont sales, ils crottent tout sur leur passage ; ou bien ils sont égoïstes, ils ne respectent pas la propriété d’autrui (ça c’est un fait, ce n’est pas une interprétation, mais passons) ; ou alors ce sont d’effroyables mégalomaniaques qui tiennent à ce que le monde entier sache qu’ils ont lu tel livre ; à moins que ce ne soit des gens qui méprisent le livre et la lecture… Tout cela ne tient pas, on sent dans ce phénomène d’écriture un amour très grand, au contraire, des livres et de la lecture. Trop grand peut-être.

Car dans cette catégorie d’hommes, le voyageur peut encore subdiviser. Il y a ceux qui n’écrivent que pour des raisons pratiques, pour traduire des mots, ou pour repérer des passages qu’ils jugent utiles à leurs recherches ; et il y a ceux qui écrivent pour s’exprimer, pour ajouter du texte au texte. Ceux-là sont les plus dérangeants, mais aussi les plus fascinants. Après avoir ravalé ma colère et surmonté ma tristesse, après m’être assuré que je ne comprenais rien, la présence de ce lecteur de Montaigne est devenue plus palpable, et j’ai cru voir en ce fantôme quelqu’un qui voulait entrer en communication. Avec qui, je ne sais pas, peut-être avec Montaigne, peut-être avec la communauté des lecteurs.

Les souillards de livres ne sont donc pas des gens malpropres, qu’on ne s’y trompe pas, ni de simples égoïstes ni des indifférents. Ils font quelque chose d’important, c’est certain, quelque chose qui a du sens pour eux et qui n’en a aucun pour moi. Mais qui sont-ils ? Lecteur, si tu écris dans les livres, dis-moi pourquoi ?

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Guillaume - dans mots
commenter cet article

commentaires

Sandrine 08/04/2010 12:50



Bonsoir,
mademoiselle graindesel ou voir grindesel, va encore se permettre un commentaire suite à ton post "écrire dans les livres", j'ai lu ls com. et n'y est trouvé aucune réponse, c'est ballo, pourquoi
la mienne en serait une;) mince alors !
J'écris dans les livres, les miens seulement, parfois même j'y dessine, en tout petit;) le format poche ne se prête guère à plus. J'y écris parce que tout à trac, ce que je lis me bouleverse, me
remplie, parce que l'auteur dont je ne me permettrais pas de prendre la place me délivre qlque chose qui me permet d'avancer, il ouvre une porte qui m'est essentielle. D'ou une frénésie subite
"de parler avec lui". Ce qu'il écrit, c'est une part de moi.
De là découlent des annotations lyriques et empoulées qui au final
me gênent et m'agacent à la relecture du livre qlques années plus tard ! Voilà une réponse comme une autre;)) Bonne soirée à toi.



Francois 15/10/2006 12:48

Bon ,lorsque j'ecris sur des livres, c'est plus pour souligner (souvent de deux traits) , entourer , ou encadrer des phrases ou meme parfois des mots que je trouve interessants. Parfois je note des choses comme ''cf Deleuze in etc..'', ''cf Proust'', cf Perec''. Tout cela reste tres prude, scolaire et petit bourgeois et est assez eloigne des sauvageries que l'on trouve parfois ailleurs. Peut-etre que je devrais me lacher davantage, je ne sais pas, c'est grave docteur ?

Guillaume 15/10/2006 05:02

Je remarque qu'aucun commentateur n'avoue ecrire sur les livres et nous explique son geste. Peut-etre parce que les commentaires, sur un blog, sont autorises et organises, et qu'ainsi le commentateur des bibliotheques trouve la chose trop peu sauvage, trop rangee et trop bourgeoise. Il lui faut peut-etre de l'encre, du charbon de bois et du papier, c'est peut-etre la matiere qui l'attire, les elements naturels. Il lui faut peut-etre de l'interdit, du secret, que savons-nous ? S'il ne temoigne pas ici, qu'en saurons-nous ?

Francois 12/10/2006 16:18

''Si le chien est le plus meprise des animaux , c'est que l'homme se connait trop bien pour pouvoir apprecier un un compagnon qui lui est si fidele'' E.M Cioran

Bamalega 12/10/2006 15:14

Un chien qui pisse sur un lampadaire c'est un chien qui laisse une trace pour se retrouver et aussi pour recouvrir la trace du chien précédent (c'est moi qui suis passé là le dernier, c'est moi qui ai le dernier mot). Et en cela il faut reconnaitre une analogie avec le commentaire de François.