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1 octobre 2006 7 01 /10 /octobre /2006 08:07

La faculté de français est en émoi. Une ancienne étudiante, aujourd’hui en recherche d’emploi, vient de remporter le premier prix du programme de télé réalité « Super Girl », une sorte de Star Académie pour jeunes filles chinoises.

Dès mon arrivée à Fudan, le doyen m’avait parlé d’elle et de son excellent parcours dans la compétition télévisée. « Tous les ans, me dit-il, la faculté de français se distingue d’une manière ou d’une autre. »

D’autres profs me parlèrent sérieusement de l’importance, pour l’université de Fudan et pour notre département, de la réussite, du talent et de la médiatisation de cette « super fille ». Quand je m’interroge sur l’absence de relation qu’il y a entre ses performances artistiques actuelles et ses études passées, on me répond qu’elle a chanté une « chanson de Carmen » devant la Chine entière. On présente sa participation à la finale de cette émission comme un événement national, d’importance égale, en matière d’image et prestige, à la nomination d’un ambassadeur de Chine en France qui fût sorti de nos rangs. On parla même d’elle et de sa voix sublime à Hubert Védrine, qui accueillit la nouvelle avec une moue à mi-chemin de l’incompréhension et du sarcasme. Je crois que sur le moment, il ne se rendit pas tout à fait compte de ce qu’on lui disait, et qu’une fois la stupeur passée, il oublia l’information.

Un matin, mes étudiantes de deuxième année, les yeux pleins de vie et de lumière, me demandèrent si j’avais regardé la télévision la veille. Leur championne avait remporté la mise. Et de plus, un de mes collègues, un de leur professeur, était apparu sur scène, dans l’émission qui était pourtant tournée en direct dans une province éloignée, pour soutenir la candidate et pour chanter à son tour « Frère Jacques » et « L’internationale », en guise d’animation. L’excitation de mes étudiantes, à l’évocation de tant de gloire, était à son comble. Pour évacuer de leur cœur la pression qu’y avait accumulée la joie, nous chantâmes des canons français traditionnels.

Un homme sauva, sinon l’honneur, du moins une certaine éthique de l’enseignement : le professeur Zhu, toujours urbain et souriant, me dit qu’il n’avait pas regardé la télévision la veille, et qu’il ne se souvenait pas du nom de l’ancienne étudiante. Des journalistes étaient venus dès la première heure pour avoir des renseignements sur la vie et les parents de la star montante. Il leur avait dit qu’il ne pouvait pas les aider, qu’il était indifférent à tout ce qui se rapportait à « Super Girl », et qu’en règle générale, il valait mieux ne pas trop perdre son temps à regarder des programmes délétères. Et il ferma la porte au nez des journalistes. Pendant que nous parlions, dans le bureau collectif des professeurs de français, il reçut plusieurs appels de journalistes qui voulaient avoir de plus amples informations, qui désiraient qu’on leur rapportât des anecdotes sur l’ancienne étudiante. En bon linguiste, polyglotte et sémioticien, il fut ferme et les renvoya à leurs chères études : « C’est une université ici, messieurs, ce n’est pas une agence de mannequin. On vient ici pour étudier, pas pour chanter. Au revoir. »

Heureusement que le jour en question était les vacances de la fête nationale ; quelques jours de répit suffiront peut-être pour que la faculté de français ne soit pas importunée par une agitation interne et externe due à la pression du spectacle. 

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Published by Guillaume - dans Profs-Etudiants
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