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2 octobre 2006 1 02 /10 /octobre /2006 07:54

L’autre jour je revenais du centre ville. Je venais de boire quelques verres au très chic Face bar, un estaminet de grande classe sis dans le parc d’un hôtel de luxe. Les jours de chaleur, les tables en terrasse du Face sont l’endroit idéal pour prendre un apéritif, au soleil couchant, tandis que les plus belles étrangères de Shanghai devisent près de vous.  

Lorsque l’happy hour prend fin, et que les consommations deviennent ridiculeusement chères, le voyageur lève le camp et va acheter à manger dans une gargote quelconque près du bus qui le ramène chez lui.

A peine descendu du bus, une femme me rentra dedans en scooter. Moi, fatigué et peut-être un peu altéré par la bière, je la regardais, relevais son scooter, la vis se relever elle-même, et voulus partir. La femme me retint. Elle me montrait ses écorchures, comme si j’en étais responsable, me montra les morceaux de verre par terre, et ne lâcherait pas que je ne lui offre réparations pour ces dommages. Les passants s’arrêtent et nous regardent. Je cherche à me défaire des griffes de la dame, c’est alors des hommes qui viennent m’agripper. L’un d’eux crie dans son portable : « L’étranger veut s’enfuir, l’étranger cherche à partir ! » Je suis fait comme un rat.

On attend la police. Regroupement. Les gens me regardent comme un criminel, avec le plaisir de la nouveauté : c’est rare de voir un étranger dans cette situation, il va sûrement  se passer quelque chose. Pour décevoir leur envie de spectacle, je sors du sac la nourriture que j’ai acheté à la gare, et je mange mon riz, mes légumes, ma cuisse de poulet, dans une belle indifférence. Ils détournent la tête.

La police arrive. Palabres. Ils parlent en me montrant du doigt, un policier calme la femme en lui assurant quelque chose me concernant. Je sens qu’on va me faire payer quelque chose. Je m’apprête à passer la nuit hors de chez moi.

Ils nous emmènent au poste. Dans un sens, je préfère. Je ne me sentais pas en sécurité dans la rue, entouré de ces assoiffés de spectacle. L’un d’eux aurait pu provoquer une bagarre dans le seul but de satisfaire au désir bien légitime de divertir ses semblables.

Au poste, longue attente. On me demande souvent si je parle chinois et on se demande si je ne comprends pas en fait un peu ce que les gens disent autour de moi. La femme, toujours persuadée que je suis dans mon tort, élève la voix mais se fatigue de n’avoir aucun répondant, aucun écho à ses jérémiades. Chaque policier qui me demande ce qui s’est passé s’entend répondre la même chose : « Je descendais du bus, et cette femme m’est rentrée dedans avec son scooter. » Même en anglais, je ne m’étends pas davantage sur la question. La plupart du temps, je ferme les yeux et il m’arrive de somnoler vraiment, ce qui exaspère la femme.

Les policiers sont embêtés car ils voient bien, depuis le début, que c’est un non événement, que personne n’est coupable, sauf peut-être le chauffeur qui a arrêté son bus au mauvais endroit de la route, et la femme qui aurait dû savoir freiner à temps, ou éviter à tout le moins, les piétons qui déboulent.

Alors on me pose d’autres questions, d’où je viens, qui je suis, où je vais. « Tu allais où, à ce moment-là ? A l’université de Fudan ?

- Oui monsieur.

- Qu’est-ce que tu étudies ?

- Je ne suis pas étudiant, je suis professeur. »

Silence de plomb. Il leur faut quelques secondes pour réaliser. Un prof de Fudan, merde alors.

« Qu’est-ce que tu enseignes ?

- Le français. »

 La femme baisse la tête. Elle sait désormais qu’elle a perdu la partie. Elle n’obtiendra rien de moi, rien de matériel. Elle demande quand même des excuses. Des excuses pour quoi ? Pour m’être fait rentré dedans par une chauffarde incapable de tenir un guidon ? L’interprète anglophone qu’ils ont réveillé pour l’occasion me demande : « Vous n’avez rien à dire à cette femme ?

- Rien.

- Ah ! Bon ?

- Non, je comprends la situation, je sais pourquoi elle est peinée, mais je n’ai commis aucune faute et je ne sais pas ce que je fais là, alors je n’ai rien à dire et j’attends. Comme tout le monde. »

Il essaie mollement de me convaincre que j’étais un peu fautif quand même de me retrouver sur la route, mais je ne bronche pas.

Quelques minutes plus tard, la femme est escortée d’un policier et va se faire raccompagner chez elle. Elle passe devant moi en me lançant un bruit sifflé entre ses dents. Sale étranger. On me garde encore une dizaine de minutes et on me laisse partir. Moi, en revanche, je dois payer un taxi pour rentrer. Je serai chez moi à deux heures du matin, très loin de l’happy hour du Face bar.

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Published by Guillaume - dans Profs-Etudiants
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commentaires

Guillaume 03/10/2006 05:48

Non, non, les gars, je ne voulais pas donner une impression terrible. Ce qui est arrive ce soir-la etait au mieux comique, au pire desagreable. Ce n\\\'etait que l\\\'incertitude de ce qui allait se passer qui etait desagreable, mais il faut reconnaitre que la police shanghaienne a ete diligente, urbaine et pacificatrice, au final.

Francois 02/10/2006 11:49

Mais c est absolument terrible ce qui t es arrive ! Je compatis sincerement pour cette dure epreuve > En tout cas tu as bien fait de garder une certaine indifference pour decevoir leur envie de spectacle comme tu dis si bien. Tu ne t en sors pas trop mal c est deja ca...Bon retablissement,Francois

Dominique 02/10/2006 03:41

Eh oui mon vieux , au foot tu ne  dois pas regarder jouer les bonnes équipes  ! Il aurait fallu t'écrouler foudroyé en te massant le ventre ou le thorax, laisser redouter les contusions multiples, l'hémorragie interne, le coma. Décidément tourner de l'oeil. Ta percutante en pétrolette t'aurait fait du bouche-à bouche. Drolement plus sympa que le commissariat de police ou le lynchage suburbain pour faire connaissance.  C'est quand même elle qui t'est rentrée dedans, non ?
Bon rétablissement