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17 septembre 2006 7 17 /09 /septembre /2006 09:03

J'ai des raisons de penser que le peuple Dong, minorite ethnique de la Province du Guangxi et du Guizhou, est un peuple doux, en paix, mais une paix qui cache une formidable violence. Je m'en vais le montrer tout de suite.

Voilà un achat qui me donne des satisfactions. Je l’ai trouvé dans le panier d’une vendeuse, dans le village de Zhaoxing. Alors qu’elle cherchait à me fourguer de jolies choses neuves, mon regard fut attiré par un objet qui ressemblait à un vieux carnet. Ma main curieuse s’en empara.

 

 

                  

 

 

 

 

Je me disais que j’allais voir une vieille écriture, des chiffres cabalistiques, une mémoire d’encre. En ouvrant le cahier, je vis des motifs colorés, des fleurs, des soleils. Les couleurs étaient passées, l’objet avait une bonne vingtaine d’année.

 

 

 

 

                   

 

 

Je me demandais si ce n’était pas un objet religieux, si les dessins n’étaient pas une dérivation de mantras bouddhistes. Des formes circulaires coexistaient et entraient en rapport d’inclusion avec des angles, des carrés, des parallélépipèdes, dont la forme du cahier lui-même.

La vieille marchande me prit des mains la chose et le manipula. Elle me le rendit avec une boîte dépliée.

 

 

                    

 

 

 

 

 

 

                    

 

 

D’un coup de main sûr, elle fit sortir d’un objet plat un objet de trois dimensions. Je crus à un tour de magie. Je m’écriai : « Putain, c’est dingue ! Regarde ça Sigismond. » Sigismond ne disait rien, il n’avait rien perdu de l’événement.

C’était une boîte de brodeuse, qu’elle appelle « Zhen Xiang He », littéralement « aiguille fil boîte ». Faite de papier épais plié et peint, cet outil était toujours en service, il contenait encore des fils, des patrons, des perles et des aiguilles.

Je n’étais pas au bout de mes surprises. Sous les quatre boîtes qui prenaient naissance sur les fleurs peintes, quatre autres boîtes étaient dissimulées, qu’on ouvrait en soulevant les fleurs.

 

 

                   

 

 

 

 

Mon âme leibnizienne eut un sursaut de joie, une euphorie philosophique. Des boîtes dans des boîtes, des boîtes emboîtées, des cavernes dans des cavernes dans des cavernes dans des cavernes.

Ma jubilation allait croissante chaque fois qu’une nouvelle série de boîte apparaissait, depuis les profondeurs de cet objet plat comme l’eau d’un lac.

 

 

                   

 

 

 

La démonstration était rapide, je n’avais pas le temps de m’habituer à une boîte qu’une nouvelle apparaissait, toujours plus grande et plus profonde.

Très vite, je me sentais plongé dans un univers féminin. Dans un objet de fantasme et de travail qui représentait puissamment la féminité d’une civilisation. Il fallait imaginer les jeunes filles en fleur, possédant leur première (et peut-être leur seule et unique) boîte, les imaginer travailler près des ponts colorés, à l’ombre de cette architecture de bois et de tranquillité, près des cours d’eau fraîche qui irriguent tous les villages Dong.

Les symboles jaillissaient et se recouvraient au même rythme que les boîtes se dépliaient. Le symbole sexuel de la boîte (selon Freud, image inconsciente du sexe féminin) était pudiquement caché par une pliure torsadée d’un papier fleur, la fleur – et le bouton de la fleur pour les Chinois, m’apprendra plus tard Lumière de l’Aube- étant universellement reliée au vagin inviolé. Les ouvertures qui se succédaient, toujours plus larges, plus béantes, faisaient explorer l’intérieur d’un corps qui savait pourtant rester superficiel, d’une profondeur presque virtuelle.

 

 

 

 

                      

 

 

Il faut imaginer les jeunes filles en fleur, apprenant le métier d’être femme en compagnie de ce petit objet précieux, fragile et indestructible. Une enfant, j’imagine, ne peut pas ne pas ressentir la douceur, l’étrangeté et la violence de ces pliures florales qui s’ouvrent et qui se ferment, dans lesquelles on range des aiguilles de toutes tailles, que l’on bourre de fils, d’étoffes, de patrons, de modèles.

Chez certaines femmes, les boîtes débordent de fils de toutes les couleurs, c’est à la fois obscène et magnifique. La boîte est si remplie de matière que le cahier ne peut plus se refermer, les fleurs sont perpétuellement exposées aux regards. Au contraire, d’autres femmes le tiennent fermé par soucis de pudeur. D’une brodeuse à l’autre, le voyageur voit se décliner différentes images de la féminité, différentes images de femmes, dignes, froides, dures, pudiques, ouvertes, chaleureuses, printanières, solaires, coquines, concupiscentes, langoureuses, riantes, ingénieuses, secrètes.

Limpides, obscures, fragiles.

Tenaces.

 

 

    

 

 

 

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Published by Guillaume - dans images
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commentaires

Francois 17/10/2006 12:18

Ouais et si tu trouves d'autres objets dans le meme style n'oublie pas d'en faire echo sur ton blog avec les photos et tout ca renforce le cote scientifique (genre manuel de science nat !!!),l'Indiana Jones qui sommeillait en toi doit etre comble !!

Guillaume 17/10/2006 06:21

Ma foi, ca c'est jete, nom de nom. Qu'on se le dise. Que soudain une archeologue nous parle de cette boite de brodeuse, ca donne a l'objet une profondeur historique demente. Je la regarde, aujourd'hui, et je la soupese, en ayant l'impression de traverser les siecles.

Sylvie 15/10/2006 19:06

Chez l'homme des cavernes, j'en sais rien, mais chez l'homme du Néolithique, celui de l'âge du Bronze et celui de l'âge du Fer, probablement! On n'imagine pas tous les objets de ce type qui n'arrivent jusqu'à nous que de façon totalement accidentelle... Et comme on ne trouve que ce que l'on cherche, on ne risque pas de découvrir les choses que l'on n'arrive même pas à concevoir!

Nico 15/10/2006 05:32

"L'archéologue entre-aperçoit immédiatement tous les objets comparables disparus depuis longtemps car en matériaux organiques décomposables"
Pourquoi l'archeologue ? Tu crois que des objets comme ca pouvaient exister chez l'homme des cavernes ?

Guillaume 15/10/2006 04:52

Eh oui, Sylvie, la main heureuse, ca me plait bien. Lorsque tu viendras en Chines, je nous organiserai un periple en terre minoritaire du Guangxi et du Guizhou, ou d'ailleurs, pour voir de ces objets magnifiques. Depuis mon retour, je montre frequemment cette boite de brodeuse a mes amis chinois et leur demande si je pourrais en trouver dans les villages des provinces voisines, le Jiangsu, le Guangxi, l'Anhui. Ils me disent tous qu'on n'y voit pas de choses pareilles. Ce doit etre inconnu du monde chinois.
Je me demande si en Europe nos brodeuses n'auraient pas de ces instruments bizarres et inspirants...