Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Rechercher

Archives

7 juin 2008 6 07 /06 /juin /2008 09:05


Dans la tour de la cloche, il faut admirer la charpente, c'est ainsi. Ceux qui ne s'intéressent pas aux charpentes, ils feraient bien de s'abstenir d'aller à la tour de la cloche de Xian. Mais cela vaut pour beaucoup d'autres choses : ceux qui ne s'intéressent pas à l'art ne devraient pas se sentir obligés de payer l'entrée du Louvre quand ils visitent la France. Ceux qui ne sont pas sensibles à l'art des jardins ne devraient pas aller à Suzhou, ceux qui se fichent de l'histoire et de la sculpture n'ont rien à faire à Bing Ma Yong.

Si les gens, avant de voyager, faisaient le compte de ce qu'ils aiment vraiment et de ce qu'ils sont capables de voir, ils voyageraient beaucoup moins et nous serions moins de touristes. Du coup, tout serait plus cher, plus difficile d'accès et seuls quelques privilégiés pourraient admirer la charpente de la tour de la cloche de Xian, comme au temps de Victor Segalen. Et tout cela me serait interdit, alors que les gens continuent à voyager, après tout, ça m'arrange.


Une fois qu'on a apprécié la charpente, on peut assister à un concert de musique avec des instruments copiés sur ceux qu'on a excavés dans la région, et qui datent de la dynastie Qin (c'est-à-dire la première dynastie de l'Empire). Depuis le temps que je vois de ces cloches, dans les musées chinois, datant de deux mille ans, j'étais curieux de savoir somment cela sonnait en contexte. Sur la droite de la photo, derrière le flûtiste, une percussion avec des pierres suspendues (Boulez reprendra le principe), et derrière le guzheng, un instrument à vent complexe, appelé "Sheng". Les cloches, deux femmes en jouent : une contre le mur du fond, qui martèle les cloches élevées, et une sur le devant, qui ne frappe que les grosses cloches du bas, produisant un beau son grave qui donnait une incroyable majesté à l'ensemble. (Je dis ça parce que moi, je suis hyper sensible à la majesté.)  
Concert étonnant, musique métallique, tellurique. Les percussions soutiennent les mélodies de la flûte et de la cithare. Une musique puissante et bruyante, qui parle aux profondeurs de la terre. J'imagine bien  l'empereur sans pitié, le sanguinaire Shi Huangdi, digérer ou s'endormir sur une musique sans douceur, où se télescopent des sons de métal, faisant participer les éléments de la nature dans ses petits concerts privés, entouré de concubines à moitié nues qui lui griffent le torse et le fouettent avec leur chevelure.



Après le concert, un tourbillon de poussière de Loess s'abattait sur la ville. On ne voyait plus à cinquante mètres. Les gens avaient peur que cela ne soit le signe avant-coureur d'une nouvelle catastrophe, un tremblement de terre par exemple, puisque tout le pays était déjà dans l'ambiance. J'y ai cru moi aussi, mais j'étais intimement convaincu que c'est la terre qui s'était fait réveillée par la musique harassante des cloches et des pierres, que les dragons qui dormaient sous la terre avaient été appelés à se lever et à souffler de leur gros naseaux sur la bonne ville de Xian.
Vrai, j'avais la chair de poule, cette musique pouvait vous rendre fou, vous faire croire aux prodiges, aux sympathies, aux correspondances et aux mystérieuses communications. Cette musique avait fouillé la terre, car elle était faite pour cela, de même que l'empereur qui s'en délectait avait établi son royaume post-mortem sous nos pieds. C'est lui, peut-être, dont la tombe n'a toujours pas été visité, qui commandait les dragons et les tourbillons.

Partager cet article

Repost 0
Published by Guillaume - dans sons
commenter cet article

commentaires

Ben 13/06/2008 09:55

Ma traduction est celle de Jean Lafitte por Albin Michel. Il est de bon ton d'en dire du mal, mais, 1- c'est la seule qui permet de mettre Zhuangzi dans sa poche, un petit livre compact et pas cher qu'on peut trimballer partout et lire sans lunettes, ce qui n'est évidemment pas le cas de la pléiade ; 2- elle ne me paraît pas si mauvaise que ça, en tout pas autant que celle de la Pléiade que je trouve illisible, mais il faudrait comparer avec la plus récente, celle de Jean Lévi, qui doit être bien meilleure ;  3- Lafitte êtant prof de maths dans le civil, son travail est celui d'un amateur éclairé et rigoureux, qui ne cherche pas à s faire mousser avec des références obscures et des tournures incompréhensibles.Comme ça, à premiere vue, je préfère celle de Lafitte. Elle introduit une action concrète, parlante , tu t'adosses à un arbre et tu soupires; c'est vécu. Celle de Lou, je m'installe à un carrefour de vide et je chante négligemment, on croirait un beatnik, pour moi c'est un cliché. On perd tout ce qui, dans le Zhuangzi, est de l'ordre de la notation matérielle, réaliste, qui introduit un truc prosaîque et casse le continuum lyrique avec une espèce de syncope. C'est ce qui crèe le rythme imprévisible du Zhuangzi, ce mouvement syncopé qui est celui du dragon. 

Guillaume 13/06/2008 00:58

Magnifique citation. Peux-tu mentionner ta traduction ? Car la mienne (celle de Liou Kia-hway, Gallimard), varie pas mal. Dans la tienne, il semble que l'empereur ait joué du guqin "les sons étaient longs, brefs, etc.", mais avec la mienne ça pourrait être autre chose. De même, il n'y a pas de "tu" dans la mienne, ni de passé simple : "Négligemment je m'installe dans un carrefour de vide et je chante en m'adossant à un eleococca desséché."
Que préfères-tu, "carrefour de vide", ou "le chemin des quatre vides"?

Ben 12/06/2008 21:49

Cette rêverie fantastique est celle de Beimeng Cheng, lorsqu'il écouta l'Empereur Jaune jouer L'Etang Celeste : "Ce que j'ai joué venait de l'harmonie du Yin et du Yang", lui expliqua l'Empereur Jaune, "s'éclairait de la lumiere du soleil et de la Lune. Les sons étaient brefs, longs, faibles, puissants. Leurs changements, leurs variations tenaient l'unisson, jamais constants. Ils remplissaient les ravins. Boues des vallées et des dépressions remplirent l'esprit, s'adaptant aux choses. Leur son est un vaste tourbillon dont le nom est haute clarté. C'est pourquoi les mânes et les esprits se tiennent dans les ténèbres.... Ma musique cessait dans les limites du fini, parlait à jamais. Tu désirais réléchir sur ce que tu ne peux connaître, observer ce que tu ne peux voir, poursuivre ce que tu ne peux rattraper. Abasourdi, debout sur le chemin des quatre vides, tu t'adossas à un sterculier mort et tu soupiras. Nos forces s'épuisent car elles désirent poursuivre ce qu'elles ne peuvent rattraper. Nos corps sont remplis de vides. Je me laisse porter par l'orbe suprême, mais cet orbe t'a hébété."Zhuangzi, "les mouvements du ciel", 3.

Guillaume 11/06/2008 01:44

Merci Ben. Mon départ ? Peut-être, mais je ne crois pas; c'est l'ambiance à Xian qui met le voyageur sensible dans un état de rêverie fantastique.

Ben 10/06/2008 10:35

Beau texte, à mon avis. J'ai l'impression que c'est une des premieres fois que tu rentres dans une sorte de délire chinoisant, si je puis dire, avec dragons et fantasmes impériaux. C'est sûrement l'idée de partir qui t'autorise à une telle connivence avec un imaginaire local.