Chines
Il paraît qu'il est de bon ton de décourager les jeunes gens qui veulent enseigner notre langue et notre culture à
l'étranger. De mon côté, je vous dis que si la Chine vous attire, allez-y, allez-y de toute votre force, elle vaut immensément le coup. Mais qu'on me permette de donner quelques conseils.
Les universités recrutent souvent des profs français. Chaque rentrée universitaire, il y a dans le pays un grand renouvellement des "lecteurs étrangers", car ceux-là ne restent en général
qu'un an, et rares sont ceux qui restent plus de deux ans. Pour être embauché, assurez-vous d'être titulaire d'un master.
Ne cherchez votre université depuis la France, car les Chinois aiment que cela se passe par relations. Alors que l’on cherche mon remplaçant pour l’an prochain, mes supérieurs répugnent
à lancer une annonce officielle. Ils préfèreraient que quelqu’un émerge du tissu de relations qui entoure et enveloppe la fac. Donc, mon conseil serait que vous veniez d'abord en Chine, à
l'aventure par exemple, avec un visa de touriste, et qu'une fois sur place vous circonveniez le monde universitaire, vous vous fassiez connaître, vous offriez des coups à boire, vous proposiez
vos services pour des interventions extérieures dans les amphis et les classes, etc. Bref, vous entrez dans un réseau.
Avec les étudiants chinois, il est bon d’être affectueux car leurs relations aux professeurs est familiale, et en quelque sorte un peu filiale. L'université n'est pas un lieu d'autonomie, les étudiants sont encore extrêmement protégés et ils attendent des profs des sentiments, de la chaleur, de la communication. Ils préfèreront toujours un joyeux médiocre à un brillant savant qui ne s'occupe pas d'eux. Selon votre sexe, votre âge et votre personnalité, vous prendrez à leurs yeux le rôle de mère, de père, d’oncle ou d’ami. S’il est bon de jouer ce rôle affectif, une mise en garde s'impose toutefois : il faut savoir gérer des moments de crise, de tension, de déception ou de colère, qui vous tomberont dessus sans que vous vous y attendiez. Dans ce cas, l'affectivité de départ trouble les choses, et il est nécessaire qu'une espèce de conscience professionnelle préside aux effusions. Le jeune prof qui a séduit sa classe en deux heures et qui pense, pendant un mois, maîtriser la situation, peut être très vite débordé, ou désemparé, devant une attitude collective qu’il ne comprend pas. Il se croyait aimé, il ressent un rejet ; il se croyait respecté, il a l'impression qu'on se fout de lui ; il doit savoir garder son calme et, s’il exprime son mécontentement, ce doit être en tant que professeur et avec mesure, et non avec l'amertume qu'on se permet d'avoir avec les amis, ou les membres de la famille. Vous serez toujours un étranger et si vous vous énervez, on ne vous comprendra pas.
Il faut savoir durer. Séduire, ou conquérir une classe pendant un cours, c’est facile, rester sur une bonne dynamique
pendant quelques semaines aussi, surtout avec les Chinois qui peuvent être disciplinés et accueillants. Mais la temporalité est problématique. De nombreux professeurs ne tiennent pas longtemps,
que ce soit pour des raisons de tensions avec les étudiants, ou avec les collègues, ou avec les supérieurs, ou avec l’administration ou avec le consulat. C’est au point que je considère que le
meilleur critère pour juger des profs en Chine est : tenir. Durer, ne pas céder à l’usure, ne pas se répéter, ne pas ennuyer les étudiants, ne pas s'ennuyer des étudiants.
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