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25 avril 2008 5 25 /04 /avril /2008 01:00

Le jardin chinois souffre de son nom. « Jardin », cela évoque un lieu tranquille et reposant, avec des massifs de fleurs harmonieusement disposés. Les gens ont perdu le sens profond, non pas du mot jardin, (quoique si, aussi, du mot jardin) mais de ce que cela représente en Chine. Même les sinologues sont embarrassés. Marchez dans un jardin avec un sinologue, il déchiffrera les calligraphies, trouvera du sens par rapport à l’histoire écrite et vous fera comprendre des choses qui sont exprimées par le langage. Ce sera extrêmement intéressant, mais cela vous fera passer à côté du truc. 

Les jardins chinois sont des créations inouïes et profondément troublantes, opérant des jeux avec l’espace qui sont de véritables mystères philosophiques. Ils proposent, chacun à sa manière, des distorsions d’éléments naturels qui entraînent le lettré dans une dynamique constante et une tension mentale variée, au fil de la promenade. Un jardin n’est pas nécessairement beau ni harmonieux, et il n’est jamais joli. Dire d’un jardin qu’il est très joli, c’est comme dire que le Retable d’Issenheim est plaisant à voir, ou que la Passion selon Saint Matthieu de Bach est composée d’aimables chansons.

Si vous n’êtes pas sûr de votre regard, si vous avez conscience des lacunes et des limites expressives de vos perceptions, alors il vaut mieux des artistes, plutôt que des sinologues, pour vous accompagner dans les jardins. Pas des « artistes sinologues », dont le travail se situeraient entre la calligraphie et l’art moderne, car ceux-là intègrent tout ce qu’ils voient en Chine dans un discours stéréotypé, mais des artistes occidentaux qui n'ont pas de connaissance préalable de l’Asie. Ils vous révéleront, par leur stupéfaction et leurs prises de vue (s’ils dessinent ou font des photos), que vous êtes dans un lieu d’accélération perceptive, un lieu qui fait proliférer les espaces, les lignes et les volumes, les pensées et les émotions.

C'est une des raisons pour lesquelles je suis content d'avoir des artistes à la maison. Cécilia et Michel se promènent en Chine avec le regard déjà très entraîné et affûté. Le regard, mais aussi l’ouïe et tous les sens. Parfois, ils branchent un micro et enregistrent les sons. Dieu sait ce qu’ils produiront avec tout cela.

Dans les jardins chinois, ils ressentent un choc, un choc qui les affecte physiquement, qui trouble leur sommeil et leur fait mal au ventre. Quand ils entrent dans un rocher et se perdent dans le labyrinthe qui est creusé en son sein, ils ne pensent pas que c’est joli, mais ils vivent une expérience plus proche de ce qu’a imaginé le maître jardinier que tout ce que pourrait enseigner un guide touristique : expérience concrète du souffle, de la perte, de la transformation des êtres, de la porosité du monde. Ils expérimentent réellement que des choses petites deviennent immenses, que le haut et le bas s’intervertissent et se mélangent, que c’est incompréhensible et que c’est impossible.

Alors, sans avoir besoin de pousser des exclamations, comme le font les Américains en Italie, ils somatisent et tombent malade.

C’est ça le voyage, on tombe malade.

 

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Published by Guillaume - dans rencontres
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Guillaume 27/09/2008 22:11

Vous faites bien, Bamalega. Le voyage, c'est enrichissant uniquement si on est prédisposé à se laisser enrichir par les voyages. Et puis et puis les autres, les étrangers, c'est très surfait quand on y pense.

bamalega 26/04/2008 18:13

Je suis tout à fait d'accord avec vous et c'est pour cela que je ne pars à l'étranger qu'une fois tous les deux ans pour mes vacances, car ce n'est pas reposant du tout. Le voyage bouleverse ma perception de la vie, du monde, et celle que j'ai des autres.
Epuisant mais enrichissant !