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3 février 2008 7 03 /02 /février /2008 07:22
Mireille Delmas-Marty est d’un étonnant optimisme pour l’avenir du droit en Chine. Professeur au Collège de France, elle a publié, avec Pierre-Etienne Will, une somme qui est déjà indispensable dans toute bibliothèque qui se respecte : La Chine et la démocratie.

C’est un travail de recherche qui vient à point nommé, et même qui s’est fait attendre. Personnellement, j’attendais de tels travaux, je les espérais, car ils répondent exactement à des apories auxquels le voyageur est sans cesse confronté quand il parle avec des Chinois ainsi qu’avec des sinologues. Le voyageur entend trop souvent l’argument d’une prétendue tradition chinoise qui expliquerait et justifierait toutes les injustices du système chinois, les comportements les plus intolérables et toutes les ruptures de contrats.

Des amis chinois me disent que la démocratie (qu’ils appellent souvent « démocratie libérale », ou « so-called democracy », ou « démocratie à l’occidentale » pour introduire de la suspicion dès l’énonciation du concept qui fâche) ne fait pas partie de leurs traditions.

Une juriste française dit que les Chinois n’ont pas de tradition de droit écrit, et qu’ils ne comprennent pas la « force obligatoire » du contrat. Elle explique ainsi le tort qu’a eu Danone d’intenter un procès à Wahaha.

A chaque manquement à la morale, à chaque entorse à la loi, on s’entend répliquer : « En Chine, vous savez, la loi n’a pas la même importance que chez vous. » « Ce qui compte, c’est l’harmonie des relations sociales, ne pas faire perdre la face, et ne pas la perdre soi-même. » « La gentillesse et le respect ont la priorité sur l’obéissance aveugle au contrat », etc. 

A les entendre, on croirait que les Chinois sont incapables de comprendre ce qu’est l’injustice, qu’en Chine il faudrait toujours laisser les plus forts écraser les plus faibles parce que traditionnellement les choses sont ce qu’elles sont.

La Chine et la démocratie présente des contributions d’une quinzaine de chercheurs qui tordent le cou à ces préjugés commodes. On y étudie les codes civils qui existent depuis le 7ème siècle, on y apprend que le système judiciaire était bien plus développé sous les Ming qu’aujourd’hui. On y remet au jour les grandes avancées conceptuelles et politiques des années républicaines (1911- 1949).

C’est une démarche qui me plaît : plutôt que de critiquer en comparant avec d’autres cultures, et plutôt que d’accepter muettement l’inacceptable au nom d’un relativisme culturel facile, renvoyer ces deux écueils dos à dos et travailler de manière critique et érudite la tradition chinoise, la faire parler, pour redonner leurs voix à toutes ces pensées, tous ces penseurs qui sont volontiers réduits au silence aujourd’hui par le pouvoir en place.

Ce n’est pas la mondialisation seule qui va faire changer les Chinois, mais c’est leur tradition même. Car elle est variée, elle est vivante, elle est chatoyante, elle est contradictoire, elle est polémique. Bref elle a tout ce qu’il faut pour développer en Chine un climat de liberté et de critique intellectuelles.

Or, je ne sais jamais s’il faut être optimiste ou pessimiste, à cet égard. Une tendance naturelle me fait penser que nous entrons dans un processus de régression, où les pouvoirs, tout en collaborant économiquement les uns avec les autres, vont se consolider sur le dos des populations, et que le contrôle des pensées va prendre des voies très tortueuses. J’imagine plus facilement un retour à la barbarie qu’une évolution intellectuelle intéressante. J’imagine aisément une multipolarisation de l’histoire des idées qui va plutôt nous mener à des retranchements partisans (vous et votre « soi-disant démocratie » qui a mené à la colonisation et à l’esclavage, nous et notre tradition que vous ne pouvez pas comprendre) mais ce n’est que mon imagination.

Mme Delmas-Marty, elle, est résolument optimiste. Elle avoue que la Chine est loin d’être un état de droit, mais elles souligne les progrès réalisés, la professionnalisation du personnel juridique, la prise en compte de plus en plus fréquente de la constitution, la démocratisation de la vie politique.

L’histoire nous dira si le verre actuel est à moitié vide ou à moitié plein.

Vous pouvez écouter un entretien de Mme Delmas-Marty sur la radio Canal Académie : http://canalacademie.com/spip.php?article2706 , ainsi qu’une présentation du livre par Ebolavir sur son blog : http://anonymouse.org/cgi-bin/anon-www.cgi/http://ebolavir.blog.lemonde.fr/2007/12/08/fourmis-et-harmonie

 

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Published by Guillaume - dans Politique
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nguyen eric 22/03/2008 10:07

L'Asie géopolitique. De la colonisation à la conquête du monde
 
Éric Nguyen, Paris, Studyrama, 2006
 
 





 
L'Asie orientale s'impose aujourd'hui comme l'un des trois centres des relations internationales, avec l'Europe et l'Amérique du Nord. Parcours étonnant pour un continent ruiné par la colonisation et ravagé par les guerres du XXe siècle, que les économistes les plus inspirés des années 1950 donnaient perdue, car ne disposant pas de ressources naturelles et handicapée par un retard considérable sur l'Occident. Mais après le Japon, les petits dragons (Corée du Sud, Taiwan, Hong-Kong et Singapour), puis les tigres (Malaisie, Philippines, Thaïlande, Indonésie), c'est aujourd'hui au tour du Vietnam, et surtout de la Chine, de connaître des taux de croissance exceptionnels, et d'attirer les investisseurs du monde entier. À ce miracle économique qui ne cesse de s'étendre dans une zone désormais qualifiée d'Asie-Pacifique, vient désormais s'ajouter un poids politique important, voire indispensable. Le Japon n'est plus simplement la deuxième plus grande économie de la planète, mais également un pays qui participe activement aux Nations unies, revendique un siège de membre permanent au Conseil de sécurité, et s'interroge sur son avenir en remettant en cause le refus d'une politique de défense inscrit dans sa Constitution. La Corée du Sud se décomplexe, s'émancipe diront même certains, et entend désormais jouer un rôle de puissance régionale. La Chine est de son côté la quatrième puissance économique mondiale, et s'impose de plus en plus comme le futur - si ce n'est déjà le cas - compétiteur de Washington sur la scène politique. Avec une diplomatie active dans la région, mais également au Moyen-Orient, en Amérique latine ou en Afrique, Pékin ne se contente plus aujourd'hui de miser sur son miracle économique, et aspire à jouer un rôle de puissance politique. L'objectif de la Chine est d'effacer les humiliations du XIXe siècle, et de retrouver son rang. Avec les Jeux olympiques à Pékin en 2008 et l'Exposition universelle à Shanghai en 2010, une politique spatiale ambitieuse et une reconnaissance désormais internationale de sa puissance, la Chine n'est plus uniquement un attrait pour les investisseurs, mais tout simplement une grande puissance, sinon la plus importante au monde (après tout, les États-Unis étaient déjà le centre du monde dans l'entre-deux-guerres, sans être, techniquement, la première puissance mondiale, ce statut ne lui étant attribué qu'après la fin de la Seconde Guerre mondiale). La puissance de l'Asie semble sans limite, et la « conquête du monde » lui est désormais permise.
Les défis restent toutefois nombreux. Sur le plan sécuritaire, la question nord-coréenne et le différend opposant Pékin à Taipei, tous deux vieux de plusieurs décennies, continuent de faire peser le risque d'un conflit armé aux conséquences incertaines, malgré les efforts engagés sur ces deux fronts en vue de maintenir un statu quo, voire même d'œuvrer à un rapprochement progressif (et dans les deux cas historique). Les tensions restent également vives entre le Vietnam et la Chine, le Japon et la Chine. La piraterie active dans les détroits, et la montée en puissance progressive de la Chine sur le plan militaire est de plus en plus perçue à Washington comme un risque, avec pour première conséquence une sorte de course aux armements d'un nouveau type. Sur le plan interne, la face cachée du développement accéléré du pays le plus peuplé de la planète est une mosaïque de problèmes sociaux, environnementaux ou identitaires. Les plus pessimistes misent sur un ralentissement de la croissance aux effets désastreux sur le développement de certaines régions (avec en ligne de mire un véritable éclatement de la société). Ceux qui connaissent mieux la Chine s'attendent pour leur part à un accroissement des déséquilibres entre riches et pauvres, et à une évolution progressive du régime. Tous ces éléments, auxquels viennent s'ajouter les questions relatives à l'Asie du Sud-Est, sous-continent pluriel où cohabitent des pôles de développement et des régions rurales parmi les plus pauvres de la planète, sont développés dans l'ouvrage d'Éric Nguyen, manuel plein d'objectivité, loin des fantasmes d'une Asie rayonnante et des thèses les plus alarmistes de ceux qui imaginent le plus funeste avenir pour la Chine.
 



 
Note rédigée par : Barthélémy Courmont - IRIS / été 2007





 
 

Buzhidao 22/02/2008 17:07

Je m'en vais de ce pas l'acheter.Un mot quant à la "soi-disant démocratie" : en ce moment je passe beaucoup de temps dans les texte officiels chinois de la fin des années 1980, et la démocratie est omniprésente dans le vocabulaire sous la forme 社会主义 民主政治.Peut-être est-ce juste pour distinguer celle-ci de celle-là ? Ce n'est qu'une intuition, qu'en pensez-vous ?

François 13/02/2008 11:31

Allo Houston ici la Terre, still there ? still there ?

Ben 04/02/2008 14:45

Lier la notion de "démocratie" à celle d'"état de droit" paraît compliqué. Je ne vois pas trop quel lien on devrait faire entre ce qui est effectif en Chine bien avant de l'être en Europe, la publicité des lois, leur objectivité et l'égalité de tous devant elles ( principe que l'on trouve chez les légistes, au IIe siecle avant JC ) et la notion de "souveraineté populaire" ou de démocratie. On peut très bien, me semble-t-il, imaginer une démocratie ou la loi n'est pas écrite, ou dans laquelle son application est irrégulière. Par exemple, dans la démocratie athènienne, je ne crois pas qu'il y ait eu un "état de droit", dès lors que femmes, métèques ou esclaves n'étaient pas "sujets de droit". Inversement, la Chine ancienne était peut-être déja un embryon d'état de droit sans être pour autant démocratique.Sur la notion de "démocratie" attachée à la tradition chinoise, un article récent du courrier international interroge la notion de "mandat du ciel": l'idée êtant que le fameux "mandat du ciel" dont jouissait l'Empereur aurait été, en quelque sorte, une représentation de la volonté populaire, qui pouvait aussi décider de le lui retirer ( à ses risques et périls. L'empereur pouvait aussi ne pas se laisser faire.) Cela établirait une sorte de "légitimité démocratique" à un système qui n'était cependant certes pas démocratique, mais pas non plus complètement tyrannique. On retrouve ici l'idée que la tradition politique chinoise n'est pas vraiment étrangère à l'idée de souveraineté du peuple.Lier l'apparition des "droits de l'homme" à une "pratique du droit des affaires" me paraît particulièrement hasardeux. Je ne vois pas bien comment l'esprit de commerce pourrait mener à l'idée d'une égale dignité des hommes. Il y a peut-être un lien, mais on peut aussi rappeler que le commerce triangulaire ou les guerres de l'opium, sont aussi des pratiques du libre-échange. Le seul "droit de l'homme" lié au commerce, c'est la propriété privée. De ce point de vue, la Chine paraît pour le coup completement exotique, puisque la propriété privée n'y existe toujours pas, officiellement du moins, semble-t-il. Mais la propriété n'est peut-être pas le meilleur angle pour chercher les bases de la démocratie et de l'humanisme. La sacralité de la propriété privée s'accomode en effet généralement assez bien de régimes qui bafouent ensemble démocratie et droits humains. La Chine du début des Qing me paraît plus humaine que l'Angleterre à la même époque.

ebolavir 04/02/2008 03:40

Il ne faut pas trop s'enthousiasmer quand même au sujet des codes de lois chinois, publiés et tenus à jour depuis les Tang contemporains des Mérovingiens. C'est le code pénal, pas le code civil. Ce dont s'occupe la justice civile en Europe, la propriété, les contrats, l'état-civil des personnes ... n'intéressait pas les magistrats impériaux, sauf quand l'ordre public dont ils avaient la garde était troublé par ceux qui se disputent. On voit ça dans les romans. Il n'y avait même pas de registres publics d'état-civil avant la République, seulement des recensements. L'identité des personnes dépendait des familles, et le pouvoir impérial trouvait cela très bien.
C'est très important, parce que les "Droits de l'Homme" ne sont pas nés de considérations philosophiques mais de la pratique des droits de la personne: exister, posséder, mener ses affaires. Le reste suit naturellement. Le code pénal, c'est la protection contre l'arbitraire, non moins indispensable.

Il y a un exemple qu'on trouve dans beaucoup d'articles de vulgarisation: une entreprise étrangère d'alimentation industrielle est en litige avec un distributeur chinois. Les petits gâteaux ont été faits avec de la margarine, pas du beurre (ou quelque chose comme ça). Le Chinois porte l'affaire devant le tribunal. Pour se faire entendre, il accuse son fournisseur de falsification de produit alimentaire, punie par la loi. Il aurait parlé de "non-respect des spécifications contractuelles", le juge n'aurait rien compris. Bien sûr ça change depuis quelques années, et l'adhésion de la Chine aux organisations internationales est en train d'implanter le droit commercial.

Quand même, comme dit François juste au dessus, l'arrivée dans le concert mondial d'un pays où le rôle traditionnel du pouvoir de droit est de protéger la paix et l'ordre de la sociéte, pas de faire respecter les droits de chacun sans attention au bien commun (la doctrine libérale, c'est ça, en ajoutant que ls libéraux croient que le bien commun prospère ainsi naturellement) c'est du nouveau dans notre temps.