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4 janvier 2008 5 04 /01 /janvier /2008 01:02
C’est un jeune écrivain qui a la tête singulièrement bien faite. A 35 ans, il a déjà écrit dix livres qui semblent être marqués par des qualités de mesure, d’équilibre trouvé entre érudition, narration, réflexion et fiction. Il ne se laisse pas déborder, Olivier Bleys, il maîtrise, il a du métier, et ça se voit.

Il est venu à l’université Fudan faire une conférence sur l’histoire des voyages. Il l’a construite en deux temps trois mouvements, entre un taxi et un café, sans hésitation, avec modestie et intelligence. Si les questions des étudiants ne l’y avaient pas forcé, il n’aurait pas dit un mot de son propre travail. Il aurait pu passer quelques heures avec nous sans même que nous sachions qu’il était écrivain.

Grand comme un jour sans pain, il se déplaçait avec lenteur, toujours entouré d’une nuée d’étudiantes et d’enseignants. Sa compagne, un peu à l’écart, prenait l’air dégagé de celle qui est habituée. Tous les deux avaient les traits tirés par le décalage horaire, et la conférence avait ce côté planant qu’on reconnaît chez ceux qui ont trop longtemps travaillé, ou trop longtemps fait l’amour.

Il improvisait sa conférence en parlant lentement et distinctement, ce qui est une qualité rare : c’est à cette qualité que l’on distingue quelqu’un qui sait s’adresser aux étrangers. J’ai entendu d’autres intervenants qui vivaient à l’étranger, qui ne travaillaient qu’avec des étrangers, et qui n’avaient pas la moindre idée de la manière de leur parler. Or, savoir parler aux étrangers est aussi important que de savoir parler, je ne sais pas moi, aux femmes, aux enfants, aux électeurs. Beaucoup de gens n’ont pas l’intuition des mots que les Chinois connaissent ou ne connaissent pas ; ils ne possèdent pas l’instinct de l’évolution de la langue, qui permet de dire des idées fortes dans des phrases simples. Il n’y a rien de tel pour développer sa densité d’expression. Savoir remplir de vie et de pensée trois phrases élémentaires, trois phrases nues, voilà une compétence qui n’est pas plus inutile qu’une autre.

Bleys nous a parlé de Marco Polo, des différentes visions du monde qui se sont succédé dans l’histoire, des évolutions de la cartographie. Des raisons pour lesquelles nous voyageons. Il nous a appris, par exemple, que ce n’est qu’en 1911, avec la découverte du pôle sud, qu’on a terminé le dessin de la carte du monde. 1911. J'ai l'impression que j'étais déjà vivant. 
Puis il a terminé par un retournement de situation, un bouclage de boucle, en vieux loup de mer des conférences qu’il est : les voyageurs contemporains, enfoncés dans les imageries du tourisme de masse, sont comme les premiers marchands médiévaux qui ne connaissaient rien d’autrui, mais qui avaient des préjugés assez clairs sur ce qu’on pouvait trouver là-bas, à l’autre bout du monde, là où les licornes broutent de l’herbe d’or.

Nous l’avons invité à manger un festin chinois, car il restait à l’université l’après midi. C’est le bonheur d’être enseignant à Shanghai, on profite davantage de la présence des écrivains et des chercheurs français. Des plats et des plats et des plats, en nombre théoriquement calculables, mais calculés de façon à donner aux invités l’idée d’infini et d’interminable gastrique. Des poissons, des raviolis, des crêpes qu’on se prépare soi-même, des soupes, du porc, des légumes, du tofu, des crevettes, des champignons qui ressemblent à des algues, des châtaignes qui étaient peut-être des marrons d’eau, et j’en passe. La table tournante où sont empilés les plats doit donner l’image d’un monde prospère et tourbillonnant. 
Le collègue qui a réalisé la commande me fait un geste de connivence : je crois qu’on les a impressionnés. J’acquiesce d’un signe de tête. On leur a fait tourner la tête, tu veux dire.

Vous pouvez écouter, sur France Culture, le feuilleton d’Olivier Bleys consacré au compositeur brésilien Villa-Lobos, tiré de son dernier roman, Semper Augustus (Gallimard, 2007). Vous pouvez aussi lire son blog, qu’il met à jour régulièrement, ce qui est assez rare et généreux pour un écrivain.

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Published by Guillaume - dans gens de lettres
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Marcartemi 06/01/2008 10:11

Salut Guillaume et bonne année À toi et à vous tous!

Tu vas rire Antoine Bleys est c'est encore de la famille pour moi!
Bon je te laisse pour un brunch Parisien avec Thibault de Viviés.. peut-être un jour viendra t-il aussi pour une conférence, je l'espère en tout cas!

A très bientôt à Shanghai.
Marc