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14 novembre 2007 3 14 /11 /novembre /2007 08:29
Ce qui est très plaisant, dans une recherche ethnologique, c’est l’aspect narratif des choses. L’ethnologue dit ce qu’il a fait, dévoile les conditions dans lesquelles il a rencontré tel ou tel groupe de population étudiée. Ensuite, il raconte les histoires des sujets observés. Cette narration rend les sujets très proches, non de personnages de roman, mais de « personnages de blog », ou de personnages rencontrés dans les récits de voyage.

On y croise des jeunes gens qui parlent de leur désir de mariage, de leurs valeurs, des limites qu’ils se fixent ou que l’on fixe pour eux.

Quand on vit en Chine depuis quelques années, ces témoignages ne sont pas vraiment surprenants, et pourtant la lecture reste très stimulante. Sans doute parce que les individus restent uniques, malgré les répétitions et la banalité des rêves d’avenir.

Plus que tout, me plaît le regard scientifique de l’ethnologue, qui ne porte aucun jugement de valeur. Moi qui suis un vulgaire sage précaire, pas ethnologue pour un sou, je ne peux m’empêcher d’être navré de voir des désirs vitaux réduits à l’état de modèles préétablis, et gérés par des calculs sordides (« je dois être vierge au mariage, mais mon mari devra avoir eu une ou deux copines avant moi pour que l’un des deux ait un peu d’expérience. Il devra être ambitieux pour gagner l’argent de la famille, il devra être travailleur, etc. »)

L’ethnologue n’est pas navré par cela, car il sait que nous tous faisons ces mêmes calculs, des calculs que nous ne percevons pas, ou que nous estimons plus fins, concernant moins l’image sociale de notre partenaire que ses valeurs humaines et singulières.

Ce que j’aime dans le regard scientifique de l’ethnologue, plus que sa gentille ironie pour nos valeurs et nos croyances, c’est son indulgence pour nos travers.

La lecture de ce mémoire, cependant, m’a re-projeté dans mes amours passées et dans mes questionnements.

Je ne sais pas si je dois continuer à croire à l’amour, quand je vois autour de moi combien les gens calculent. Je veux dire un amour pur, sans évaluation de ce que représente Machin ou Machine. Un amour non sociologique. Quelque part, dans mon cœur, quand je perçois qu’un couple s’est formé sur la base d’une entente matérielle, avec du romantisme clinquant pour barbouiller tout ça, ça me donne envie de crier.

Mais l’ethnologue ne crie pas, oh non. Il laisse couler, il fait preuve de mansuétude, de componction. Il écoute ce qu’on lui dit en hochant la tête, non parce qu’il a déjà compris ce que vous lui dites, mais parce qu’il se fera un plaisir d’essayer de comprendre.

L’amour, pour l’ethnologue, pour le sociologue, c’est quoi, une construction sociale aussi ? Moi, je suis trop romantique pour accepter totalement cela. Je suis trop passionné, au fond, trop irrationnel. Je reste persuadé que dans l’amour et le désir, il reste quelque chose qui déborde toutes les constructions qui ont pour but de nous enrégimenter.

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Published by Guillaume - dans idées
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commentaires

jeanne 17/11/2007 13:16

Merci Guillaume.C'est fait et je l'ai déjà reçu.. Joyeuse fin de semaine

Guillaume 17/11/2007 10:40

Jeanne, le site de JB est bel et bien bloque depuis la Chine, mais ecrivez-lui a l'adresse qu'il a indiquee sur ses commentaires et il vous enverra tres gentiment son memoire.

jeanne 17/11/2007 08:44

Bonjour Guillaume. J'essaye (avec persévérance.. mais sans résultat) d'aller sur le site "Pérégrinations", à partir de Shanghaï.Si info possible - merci - vous avez mon adresse e-mail je pense.Joyeux week-end

Guillaume 16/11/2007 14:21

Merci pour tous ces brillants commentaires.Juste une chose ou deux. L'amour dont je parle n'a pas à être séparé du matériel, ou du corps, bien au contraire. Le recours à la tradition judéo-chrétienne est trop lourde, sauf ton respect, JB. L'amour est justement cete force inouïe parce qu'il n'obéit à aucune règle sociale ou morale. Il concerne un être dans sa singularité, son individuation. Alors, bien sûr, un sociologue dira que nous nous individualisons par des processus sociaux, le psychologue par des processus mentaux et affectifs, etc. C'est ce que voulait peut-être dire Ben par "cela ne convainc que des convertis." En tout cas, personne n'a encore prouvé que l'individuation était spirituelle, par opposition au matériel. Notre pensée n'est pas aussi prisonnière de nos religions, il ne faut pas croire. A partir de là, interpréter les jugements sur l'amour en les calquant sur les séparations de classes, je sais que c'est séduisant, mais en effet, ça ne me convainc pas. Pardonne-moi par avance JB, et je le dis avec tendresse, je n'avais pas besoin d'un chercheur en ethno pour savoir que quand on a faim on pense moins à la bagatelle. Ce sont les sempiternelles périodes de sociologues qui, à propos de tout, croient dire une vérité qui nous échappait quand ils disent qu'en fait tel jugement est un réflexe de classe. J'ai eu la même chose à propos du tourisme de masse la semaine dernière. (Le critiquer est une manière de dénonciation qui a pour but de nous laisser, nous les riches d'un capital culturel, la place nette, sans ces salauds de pauvres.) Je me demande combien de temps ils vont nous refaire le coup.Cela n'enlève rien à l'intérêt que j'ai trouvé à la lecture de ton mémoire, et à la stimulation que ton commentaire provoque.

Jb 16/11/2007 12:00

Et bien! Que de débats! Bon, je ne vais pas essayer de répondre à toutes les questions soulevées autour de mon mémoire mais plutôt de parler des points qui m'intéressent le plus. (J'en profite pour redonner mon adresse pour ceux qui souhaiteraient m'écrire pour que je le leur envoi : jb.pettier@gmail.com)Tout d'abord, pour répondre à l'interrogation initiale de Guillaume. Je n''ai dans les faits pas eu la prétention de donner une définition  positive ou un contenu universel quelconque à "l'amour" dans ce mémoire. Je le ferai peut-être plus tard. Pour le moment, j'en suis encore très loin...En revanche, oui, il me paraît évident que les formes de l'amour sont une construction sociale. Et le romantisme en est un exemple évident. Cela me paraît ainsi aujourd'hui. Mais en lisant cet article et les différents commentaires, je me suis aperçu qu'il m'avait fallu aller en Chine et réaliser cette recherche pour m'en apercevoir. Au début, à Pékin ou ailleurs, j'étais comme la plupart des commentateurs de ce site assez choqué par les considérations matérielles qui s'affichaient dans la construction des relations amoureuses (ou sexuelles d'ailleurs). Il m'a fallu un long moment et quelques allers-retours pour retourner mon interrogation à la fois vers moi-même et mes propres représentations, et vers la société au sein de laquelle je les avais apprises. Dans les faits, le "matérialisme" dont nous accusons les chinois à une histoire comme concept et comme idéologie. Dans la culture chrétienne, le "matériel" s'oppose au "spirituel". Utiliser l'un des deux concepts, c'est donc renvoyer à un découpage socialement et historiquement situé. Et employer l'un des deux termes renvoi également à se référer à son contraire, même si on ne le cite jamais... Toute la construction de l'amour "pur", "romantique", etc... s'inscrit dans le rejet apparent des aspects matériels de la construction du couple, qui sont pourtant indispensables à sa survie. Alors vient l'interrogation suivante : qui a les moyens d'être romantique? Qui parle de romantisme? Dans les faits, comme il n'est pas possible pour tout le monde d'être romantique de la même façon, l'idée d'un amour romantique procède à un double rejet. Elle rejette d'abord celui qui n'a pas les moyens d'intégrer de tels critères tout simplement parcequ'il doit penser aux conditions concrètes de sa survie quotidienne. Elle engage ensuite ceux qui ont eu les moyens d'intégrer l'idée de recherche de cet amour pur à rejeter ceux qui n'en ont pas eu les moyens, et à le faire au nom de leurs idéaux (ce qui est plutôt confortable) et non au nom de quelconques critères matériels. Le résultat est à peu près le même, les privilégiés restent entre eux, et peuvent en plus méconsidérer ceux qui n'ont pas leur niveau d'abstraction morale... L'amour romantique se révèle donc incroyablement disqualifiant socialement, surtout pour un sentiment basé sur l'idée de pureté et d'accueil de l'autre quels que soient ses moyens... Evidemment, on pourrait citer des foules de contre exemple, mais la dynamique entraînée par ce mouvement général reste la même. Il disqualifie généralement ceux qui n'ont pas les moyens de se moquer d'avoir les moyens ou pas.En Chine, ou tout du moins sur mon terrain de recherche (pour éviter de trop abusives abstractions), j'ai toujours rencontré l'amour comme présenté sous des formes où chacun de ses aspects (sentimental et matériel) étaient pris en considération ensemble. Il peut nous paraître choquant que les aspects matériels (et pas simplement les aspects économiques d'ailleurs, mais également des critères physiques, comme le degré de beauté socialement attribué au partenaire amoureux) prennent une telle importance. Il me semble cependant que le fait que les choses soient à ce point affichées permet clairement de les relativiser et de les pondérer avec un peu plus de facilité qu'en faisant mine de les ignorer. En tout cas, moi, il ne me viendrait plus à l'idée de faire à qui que ce soit le reproche de son intéressement en tant que tel. Il est certainement plus intéressant d'essayer d'assumer et d'affronter le problème et ses choix amoureux avec plus de clareté.Sur l'affichage de formes romantiques (robe blanche, bouquet de fleur, reconstruction romantique de l'histoire de la mise en place du couple, du coup de foudre...) qui masquent la réalité de considérations plus prosaïques, je ne vois pas pourquoi un couple fondé en partie ou totalement sur des critères matériels aurait à se priver des apparences sur lesquelles se basent les relations amoureuses dites "romantiques", au sein desquelles une construction sociale disqualifiante fonde la preuve de la réalité de la supériorité de leur amour... Si l'amour "pur" et "immatériel" fonde sa démonstration sur des apparences aussi matérielles, il me parait normal que celles-ci soient ensuite réexploitées par tout le monde...Enfin, bien entendu, le fait que l'amour prenne corps dans des formes socialement définies n'empêche pas de resentir sincèrement de l'amour, du romantisme et de la peine. Etudier ces aspects n'a pas changé ma manière de tomber amoureux.  Ce n'est pas parceque la forme qui est donnée à l'amour est une construction sociale que son ressenti n'est pas sincère. Il est parfaitement inutile donc d'insulter tous les pseudos romantiques qui ne seraient que de pauvres bourgeois déguisant leur sélection sociale sous des habits de lumière. La reflexion des sciences sociales permet avant tout de déconstruire des logiques sociales invisibles, que personne n'a misent en place en tant que telles, mais qui agissent pourtant au quotidien sur nos manières de considérer le monde. Il ne me semble pas que l'on puisse dire qu'elles ne permettent que de prêcher des convaincus, alors que l'anthropologue ressort lui-même profondément transformé par sa recherche. La seule chose que permettent les sciences sociales, c'est de prendre un recul reflexif sur le monde, pour l'aborder ensuite avec plus de lucidité. Et cela, me semble t-il, ça n'est pas idéologique ni "religieux", tout le monde peut suivre le raisonnement intellectuel qui est fait et en contester des aspects. C'est ce qui fait à mes yeux de l'anthropologie une science, et pas un simple discours.