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13 septembre 2007 4 13 /09 /septembre /2007 01:12
Certes, ils surfent sur une vague économique qui n’est pas moralement impeccable, mais qui leur jettera la pierre, dans un monde aussi dur que ladite pierre ? Ce n’est pas de leur faute, à mes amis traders, si les produits made in China sont compétitifs, et s’ils le sont grâce à l’exploitation de millions de gens trop faibles pour se défendre. Si la croissance de ce pays se fonde sur un ordre social imposé par la violence, la contrainte, la terreur. Ce n’est pas de leur faute non plus si les Français achètent ces produits plutôt que de garder leurs moyens de production.

Mes amis businessmen sont avant tout des musiciens, et le business pour eux est un peu comme l’enseignement pour moi, un moyen de subsistance, une expérience, voire une aventure humaine.

Quand je les écoute parler, je me retrouve plongé dans l’histoire des marchands qui dealent avec la Chine. La grande et belle histoire qu’on écrit peu mais qui a rendu possible le « devisement » du monde, le livre de des merveilles, la route de la soie. Une histoire que les marchands n’écrivent pas (à part Marco Polo, parce qu’il s’emmerdait en prison), mais qui est plus brillante et plus pacifique que bien d’autres histoires.

Dans une autre vie, j’aimerais aussi être marchand, trader international. C’est une vie qui a toujours été méprisée par le commun des hommes. Dans tous les systèmes sociaux, jusqu’à récemment, les commerçants sont considérés comme la classe la plus vile, sans doute parce qu’ils ne produisent rien, qu’ils n’ont pas d’œuvre politique ou spirituelle, qu’ils n’ont pas de patrie, qu’ils sont toujours entre ; dans un entredeux, un entretient, quelques entrechats, entre deux villages, deux pays, toujours passant, et revendant toujours un peu plus cher, un peu ailleurs, un peu plus loin. (Le commerce n’a été pris en compte par les historiens, si je ne m’abuse, qu'à partir de Braudel ; avant on n’y voit qu’une pratique basse et anhistorique.)   

Les marchands prennent les routes, trouvent toujours un moyen de s’introduire dans les royaumes les plus fermés. Ils s’accommodent de tous les régimes politiques, de toutes les coutumes, ils ne jugent rien ni personne. Les marchands ne sont jamais où on croit qu’ils sont. Ils ont une arrière-boutique, dans leur tête, où ils vont se réfugier, où ils calculent leurs chances, où ils attendent que les conflits du monde réel se résolvent. Puis arrive un temps où ils n’attendent plus, et ils vont faire leurs affaires par-dessus les conflits, ou à travers, ou par en dessous. Les marchands sont d’extraordinaires acrobates, qui vivent dans un monde parallèle et sur un mode silencieux. On ne saura jamais rien de ce qui se passe dans l’âme du marchand.

J’aime, chez le marchand, cette modestie chinoise, concave, cette sagesse pratique qui le fait fuir les grandes théories, les systèmes, les polémiques, les affects.

Alors les fois où j’entends mes copains parler business, j’écoute avec l’attention d’un enfant qui serait en présence de dompteurs de lions. Je ne comprends qu’un quart, ou qu’un tiers de ce qu’ils disent, mais cela suffit à me faire voyager. J’imagine mes amis au quinzième siècle, vendre du poivre et acheter de la porcelaine. J’écoute des phrases et des mots que je rêve, un jour, moi aussi de prononcer. « Prospective », « client », « contrat », « avec ces salaires, vous me bouffez mes bénéfices », « et des dividendes comme ça, tu sais où tu peux te les carrer ? »

Ah ! Poésie du voyage.

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Published by Guillaume - dans rencontres
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François 15/09/2007 21:22

Ah c'est sympa comme musique alors ! Mon pére aimait beaucoup Django Reinhardt et j'ai un super disque de cet immense guitariste en duo avec Stéphane Grapelli (un violoniste de jazz , le plus grand si ce n'est le seul). J'avoue que ce qui me branche le plus en ce moment c'est pas le "manouche" , je n'y connais pas grand chose (mis a part le groupe du fils à Jacques Dutronc qui est pas mal) mais le mélange Jazz-rock , "jazz fusion" comme on dit. Pink Martini ("Je ne veux pas travailler") en est un bon exemple et le seul à ne pas vouloir rester dans les sphéres trés fermés -et tres chiants aussi- des professionnels de la profession spécialistes du jazz. Ils renouent avec l'esprit Pop et c'est une bonne chose. Ze groupe ! (cliquez sur mon lien !)J'ai dit que je n'aimais pas le rap , moi ? Mes éléves (niveau collége) me trouvent ringard parce que j'écoute et j'aime bien Kamini et que j'en suis resté à MC Solaar , Benny B , Passy et IAM. Et Diam s aussi , et Yo je sais plus...M'en fous je suis un gros rebelle ! Neil Young c'est pour les tafioles, dépassé maintenant écoute Mika ça déchire grave question parole engagée et Dylan peut aller se rhabiller ! Bientôt Tokyo Hotel va réinventer le grunge ! Kurt réveille toi , ils sont devenus fous ! Ce qui me fait penser que le jazz manouche a quelque chose de grunge , non ? Faut voir...Achetez "Hey Eugéne !"

gregoire 15/09/2007 20:15

Salut francois,Les deux artistes en questions sont d'excellents guitaristes, jouant actuellement du "manouche", reprenant l'heritage de celui qui fut a priori le plus grand guitariste depuis l'invention l'invention de la guitare: Django Reihard (moi je veux bien mais je pige pas, je prefere neil young :)).. Le plus jeune des 2  possede des talents quasi innee d'oreille et surtout de rythme. Le vieux avec le grand nez sait enrichir le jeu grace a  un long apprentissage des structures musicales et a une extraordinaire attention posee sur chaque note.On ne pourrait rever association plus complementaire: Pour peut que les deux soient synchrones, on assiste certains soirs dans le coin le wanhangdu lu a des representations qui laisseraient pantois nombre bon nombre de professionels.Le bassiste se debat au milieu de tout ca et avance pas a grand chose, mais bon, la barre est vraiment haute :)et toi, tu t'es mis au rap ?

François 15/09/2007 12:54

Ah j'ai oublié , j'ai une autre question : tu dis que tes copains businessmen sont musiciens , mais ils jouent quoi exactement ? c'est une vraie question qui m'interesse vraiment sans aucune ironie de ma part. Salut à Grégoire au passage.

François 15/09/2007 10:23

Moi ce que j'aime , particulièrement dans ce billet , et les commentaires qu'il a suscitté , c'est qu'il réveille en moi les vieilles interrogations sur les relations existant (effectivement depuis au moins le 15éme siécle) entre disons la sphére du monde artistique , de la culture, des lettrés et des philosophes avec celle des marchands , de la finance et par extension et pour aller vite des haut-lieux de pouvoir (pour aller vite car on peut-être un aventurier , être patron en Chine par exemple, et ne pas avoir une once de pouvoir à mon avis mais c'est un autre probléme). C'est aussi la question des rapports de l' intellectuel avec les mondanités qui est posé ici, et plus largement du discours dominant , de son conformisme ou anti-conformisme par rapport à ce discours. Avec Dominique je m'interroge aussi sur la véritable portée stylistique de ce billet : déconcertante et astucieuse ironie ?, pastiche génial (d'un Delpy) mais alors d'une haute portée idéologique ? monologue fou d'un intellectuel "vendu" et complétement récupéré par le libéralisme chinois ambiant ? En tout cas , voici un bon livre sur cette question de ce débat entre art et pouvoir qui a occupé une bonne partie du quinziéme siécle et la Renaissance aussi : cliquez sur mon lien !

Guillaume 15/09/2007 09:23

Merci les gars pour ces très bons commentaires, contrastés, qui élèvent singulièrement le niveau de mon blog. On ne pourra pas me déstabiliser sur les questions du commerce. Cela fait quinze ans que cette pratique m'intéresse ; que je lui prête des vertus de comédie, de duplicité, de contrôle de soi, d'amoralisme poétique. Mon opinion m'a généralement valu de belles engueulades. Mes amis intellectuels et artistes me prenaient pour un vendu, un médiocre superficiel, et les commerciaux que je rencontrais me traitaient de "salaud" et de "connard" (ce sont les mots que j'ai un jour inspirés à un VRP de passage dans une de nos soirées nocturnes) à cause de l'image négative que je donnais de leur métier à leurs yeux.J'ai même été tenté, à l'époque du bac, par une orientation dans une école de commerce, mais j'ai été freiné par un instinct sûr de lui, un démon débonnaire qui m'a dit ce que m'a répété une amie l'autre soir : "Tu aurais des dispositions pour cela tu n'aimes pas assez l'argent."Merci Damien pour la série de reportages. Quel métier de rêve il a, ce reporter. C'est un de mes rêves de voyages, ça, la diaspora chinoise. Un autre rêve, que je vais peut-être réaliser, serait de me promener dans le monde asiatique "confucéen" (de la Corée à la Malaisie). Toutefois, je n'ai fait que les parcourir, mais les reportages donnent une impression que l'auteur n'aime pas les Chinois, ce qui pour moi est un peu gênant.