C’est un ami chinois qui m’a parlé le premier de cet article du « Time » sur la
déchéance de la culture française. Il trouvait les arguments du journaliste américain très convaincants, et c’est ce qui m’étonne le plus.
Les Chinois, pensais-je naïvement, devraient trouver amusant, au contraire, cette
arrogante résistance culturelle que la France oppose aux Etats-Unis.
J’ai eu l’occasion d’en parler avec d’autres amis chinois. Curieusement, ils n’abordent
pas cette question avec une « mentalité chinoise », mais en adoptant le point de vue anglo-saxon. Ils sont imprégnés, tout simplement, des raisons et de la façon de raisonner de la
culture dominante, même si ces raisons contredisent leur propre façon de procéder.
Par exemple, ils reprennent l’argument selon lequel la seule chose qui compte est le
marché, le succès commercial d’une œuvre. Pire, ils admettent l’idée que le déclin de la culture française se voit à ce qu’elle ne s’exporte plus aussi bien en Amérique. A aucun moment ils ne
semblent regarder leur propre culture sous cet angle : leurs grands classiques sont largement ignorés, aux Etats-Unis, et si l’on suit le raisonnement du journaliste du « Time »,
on devrait alors considérer la littérature chinoise comme nulle et non avenue. Hong Lou Meng ? Un détail insignifiant face à Men come from Mars, Women come from Venus.
Autre exemple, la critique de l’exception culturelle. Les Chinois, plus que d’autres
peuples, devraient être sensibles à l’idée que les productions culturelles ne sont pas des produits commerciaux au même titre que les baignoires et les appareils ménagers. Mes amis défendent au
contraire l’argument qui dit que les aides de l’Etat sont le signe évident que la culture est moribonde. Pourtant, les Chinois ne défendent-ils pas leurs opéras, leur production musicale ?
Ils ont bien raison, d’ailleurs, ce serait une tragédie de voir disparaître le Kunqu pour la seule raison que les Américains ne s’y intéressent pas, et que le goût du grand public s’en détourne
temporairement.
On pourrait imaginer qu’ils voient cette polémique de loin, et qu’ils se disent, avec
recul : « Mais que signifie cet acharnement contre la culture d’un petit pays comme la France ? Qu’on les laisse s’amuser, s’ils sont aussi centrés sur eux-mêmes. Qu’on les laisse
faire leurs films bavards s’ils en ont envie, qu’est-ce que ça peut nous faire ? »
On pourrait penser aussi qu’ils prennent les choses avec pragmatisme et qu’ils profitent
du volontarisme français pour faire produire et diffuser des films chinois que personne d’autre aujourd’hui n’a la capacité de produire : « Après tout, laissons-les faire. Avant de
mourir tout à fait, ils auront plutôt développé, à leur petite échelle, quelques aspects de la culture chinoise. » Même chose pour les écrivains chinois qui bénéficient de l’orgueil des
Français qui aiment se voir comme une nation universelle : François Cheng, Gao Xinjian, Dai Sijie, c’est toujours ça de pris pour le rayonnement de la littérature chinoise en
Europe.
Mais non, ce n’est pas ce que j’entends. Ils n’ont pas la fibre européenne, il faut le
reconnaître. Non seulement ils sont influencés par la façon de penser américaine, mais en plus, leur façon de voir les pays européens découle des rapports de force réels qui émergent
aujourd’hui : le monde dépend de la danse de deux géants, la Chine et les Etats-Unis, tout ce qui est en dehors de cette danse n’a pas de poids.
Dans certaines questions qu’on me pose, et dans certains silences polis que je reçois, je
crois percevoir l’intime conviction de mes amis chinois que « la mort de la culture française » n’est pas une formule provocatrice, mais l’évidence du monde à
venir.
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