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Le jardin chinois souffre de son nom. « Jardin », cela évoque un lieu tranquille et reposant, avec des massifs de fleurs harmonieusement disposés. Les gens ont perdu le sens profond, non pas du mot jardin, (quoique si, aussi, du mot jardin) mais de ce que cela représente en Chine. Même les sinologues sont embarrassés. Marchez dans un jardin avec un sinologue, il déchiffrera les calligraphies, trouvera du sens par rapport à l’histoire écrite et vous fera comprendre des choses qui sont exprimées par le langage. Ce sera extrêmement intéressant, mais cela vous fera passer à côté du truc. 

Les jardins chinois sont des créations inouïes et profondément troublantes, opérant des jeux avec l’espace qui sont de véritables mystères philosophiques. Ils proposent, chacun à sa manière, des distorsions d’éléments naturels qui entraînent le lettré dans une dynamique constante et une tension mentale variée, au fil de la promenade. Un jardin n’est pas nécessairement beau ni harmonieux, et il n’est jamais joli. Dire d’un jardin qu’il est très joli, c’est comme dire que le Retable d’Issenheim est plaisant à voir, ou que la Passion selon Saint Matthieu de Bach est composée d’aimables chansons.

Si vous n’êtes pas sûr de votre regard, si vous avez conscience des lacunes et des limites expressives de vos perceptions, alors il vaut mieux des artistes, plutôt que des sinologues, pour vous accompagner dans les jardins. Pas des « artistes sinologues », dont le travail se situeraient entre la calligraphie et l’art moderne, car ceux-là intègrent tout ce qu’ils voient en Chine dans un discours stéréotypé, mais des artistes occidentaux qui n'ont pas de connaissance préalable de l’Asie. Ils vous révéleront, par leur stupéfaction et leurs prises de vue (s’ils dessinent ou font des photos), que vous êtes dans un lieu d’accélération perceptive, un lieu qui fait proliférer les espaces, les lignes et les volumes, les pensées et les émotions.

C'est une des raisons pour lesquelles je suis content d'avoir des artistes à la maison. Cécilia et Michel se promènent en Chine avec le regard déjà très entraîné et affûté. Le regard, mais aussi l’ouïe et tous les sens. Parfois, ils branchent un micro et enregistrent les sons. Dieu sait ce qu’ils produiront avec tout cela.

Dans les jardins chinois, ils ressentent un choc, un choc qui les affecte physiquement, qui trouble leur sommeil et leur fait mal au ventre. Quand ils entrent dans un rocher et se perdent dans le labyrinthe qui est creusé en son sein, ils ne pensent pas que c’est joli, mais ils vivent une expérience plus proche de ce qu’a imaginé le maître jardinier que tout ce que pourrait enseigner un guide touristique : expérience concrète du souffle, de la perte, de la transformation des êtres, de la porosité du monde. Ils expérimentent réellement que des choses petites deviennent immenses, que le haut et le bas s’intervertissent et se mélangent, que c’est incompréhensible et que c’est impossible.

Alors, sans avoir besoin de pousser des exclamations, comme le font les Américains en Italie, ils somatisent et tombent malade.

C’est ça le voyage, on tombe malade.

 

Plusieurs Français sont arrivés récemment. Une petite stagiaire (les stagiaires sont souvent qualifiées de petites, je crois ; je n'en suis pas certain car c'est la première fois que j'en ai une sous ma responsabilité) et un couple d'amis que j'héberge.
La petite stagiaire a dû aller plusieurs fois à la police pour s'enregistrer, et le nombre de papiers à fournir m'a fait pâlir. En plus du passeport, toute sorte de certificats d'hébergement, de papier concernant le propriétaire du logement qui accueille l'étrangère.
Je craignais de devoir passer une journée ou deux au commisariat, puisqu'à ma vieille habitude, je n'ai jamais tous les papiers requis en règle.
Je me renseigne à l'accueil de ma résidence (sorte d'hôtel pour résidents étrangers travaillant à l'université Fudan), où la dame m'explique qu'a priori non, je n'ai pas à aller voir les forces de l'ordre et de la paix harmonieuse. Je demande une ferme confirmation en étouffant ma joie. Nous appelons les bureaux des affaires étrangères de la fac qui confirment. Un scan des passeports de mes amis suffira.
Déjà, la veille, quand ils étaient arrivés, mes amis n'avaient pas eu à signer de papier à l'hôtel, alors que d'habitude, dès que quelqu'un reste dormir chez moi, il faut remplir des formulaires.
Dans un contexte tendu dont tout le monde dit qu'il faut être vigilant, aller à la police, respecter la loi, ne pas se laisser séduire par des extases tariffées, voilà des Français, artistes de leur état qui plus est, donc potentiellement terroristes, laissés tranquilles dans le domicile précaires mais protégés d'un professeur à la petite semaine.
C'est à n'y rien comprendre et à perdre foi dans le système bien huilé de l'administration totalitaire. J'ai envie de dire : "réveillez-vous les policiers du ouèbe, et venez mettre au clair la situation de ces mangeurs de tripes."

Je soutiens la campagne de « presse » et je hurle avec les loups : il y en a marre de ces Français qui donnent des leçons à tout le monde avec leurs droits de l’homme dont on ne sait même pas ce qu’ils veulent dire.

Boycottons leurs produits, cela ne leur fera pas de mal. Quand un milliard de Chinois arrêteront d’acheter leur eau à 10yuans la bouteille, ils feront moins les malins. Même chose pour Cartier, Dior et tutti quanti. Je suggère que nos amis chinois qui voulaient faire un cadeau à leur femme se fournissent chez un bijoutier local et un couturier respectueux de l’empire du milieu.

Nous ne devons pas nous arrêter là. Ne plus faire ses courses chez Carrefour, d’accord, mais cela signifie qu’il faut prendre le métro pour aller chez Wall Mart, c’est-à-dire le géant américain, ce qui ne fait pas tellement nos affaires, alors bon, moins de Carrefour quand même, pour leur montrer, à ses romantiques fumeux qui gagnent des millions sur notre dos, mais surtout, arrêtons de manger leurs fromages qui puent, leur vin à 200 yuans la bouteille, leur foie gras dont on n’apprécie même pas le goût. Mais attendez une seconde, qui consomme ces produits, en Chine ?

Ce n’est pas le moment de réfléchir. Réfléchir nous empêche de boycotter.

Arrêtons de prendre leurs avions, arrêtons de consommer l’électricité produite par leurs centrales nucléaires. J’irai même plus loin, et ça, ça les ennuiera profondément : comme les portes des métros sont produites par une entreprise française, boycottons le métro !

Signé : nous, la société civile, qui ne nous laissons pas marcher sur les pieds.

J’avais déjà rêvé, il y a presque un an, d'une immense bibliothèque française, alliée à un centre de recherche qui concentrerait toutes les pratiques et les dons de livres à Shanghai. Etant donné que les Chinois n'achètent pas de livres français, et que les Français naviguent à vue, sans se projeter vers un avenir quelconque, des livres sont achetés et donnés sans véritable réflexion, par habitude, par acquis de conscience, par gentillesse, parce que cela s'est toujours fait.

Or, j'ai cru comprendre que cette idée de concentrer les efforts était partagée. Il se murmure que le consulat pourrait, dans un avenir indéterminé, envisager de concentrer ses dons de livres sur un seul lieu, et ainsi s'investir décisivement sur ce lieu. Ce n'est pas une information, c'est une rumeur qui n'engage que les gens qui la colporte. Si je la prends au vol, c'est que l'idée me plaît plutôt, même si elle n'aboutit pas. Voilà une initiative qui me réjouit, mais dont j'espère qu'elle se fera avec discernement.
D'abord, quel lieu ? L'alliance française, cela va de soi mais ce n'est pas universitaire. Le centre sino-français de l'université Tongji est une bonne idée, sauf que personne ne le connaît. La bibliothèque Zi Ka Wei, ce serait formidable. Deux autres possibilités : créer un centre ex nihilo, en grande banlieue, qui coûtera la peau des fesses, ou s'établir dans une université qui existe déjà et qui offre un bon cadre pour nos livres.
L'université Fudan serait un bon choix, pour moi, puisque j'y suis tous les jours et que cela me serait bien agréable d'avoir des livres par milliers sous la main. Mais je doute que cet argument pèse très lourd dans la balance ; les gens de la diplomatie française ont des idées et des exigences beaucoup moins altruistes que celles qui consisteraient à me rendre heureux. Heureusement, nous avons d'autres arguments à faire valoir : un personnel plus attaché aux livres que dans d'autres universités et, surtout, un fonds de livres anciens qui date du temps des concessions internationales. Et puis, Fudan, c'est la fac la plus prestigieuse de la ville, à défaut d'être la plus francophile.
Quel que soit l'emplacement, le plus gros dossier à gérer sera de s'assurer du suivi des opérations avec les partenaires. Le risque, dans de tels projets, est que les acteurs locaux soient dans une attitude attentiste, promettant tout ce qu'on veut et accueillant la manne, financière, logistique ou autre, sans véritable contrepartie et avec un investissement minimal.
Ce type d'attitude a amené les Japonais, les Coréens, les Allemands et les Autrichiens à louer des salles à l'intérieur des universités et à créer des centres gérés exclusivement par du personnel originaires de ces pays. Comment vont se débrouiller les Français, c'est ce que vous saurez au prochain épisode..


Le poète a fait une promenade entre les différentes façons de se souvenir et de faire vivre la mémoire, chez Baudelaire, Nerval et Proust. Textes à l'appui, pour éviter d'être trop général, devant un public qui, s'il connaît quelques poèmes de Baudelaire, n'a jamais lu Nerval et ne sait de Proust, généralement, que le fait qu'il était homosexuel et qu'il écrivait des phrases trop longues, Gérard macé a fait un cours de littérature comparée assez magistral. Sans concept technique, sans théorie universitaire, il a intérprété succinctment des passages des uns et des autres pour amener les étudiants à apprendre à lire, dans les mots des autres, leurs propres expériences du sommeil, de la sensation et de la réminiscence.
Ce qui est beau, dans la vie de Macé, c'est qu'il n'a jamais été universitaire. Il a enseigné le français dans un lycée technique, sans avoir à s'encombrer de prose académique, et il a écrit des poèmes, des promenades, des "choses vues" des "choses rapportées", des choses lues. Petit à petit, il s'est fait un nom, puis il a obtenu des prix littéraires (Médicis pour Ex Libris), et il a inspiré des chercheurs et des critiques de premier ordre (J. Starobinsky et J.P. Richard ont écrit sur lui). On a fait appel à lui pour écrire des préfaces.
Ce qui est beau, aussi, c'est sa manière de ne pas écrire. Il n'a jamais de stylo avec lui et ne prend jamais de notes. Il n'a pas écrit ses conférences pour les étudiants de Fudan car il s'en dit incapable. Huang Bei a donc fait l'interpète sans filet, avec pour seule préparation les quelques textes prévus à cet effet. Il ne connaît pas l'angoisse de la page blanche car il ne se met jamais devant une page blanche, sans avoir déjà des phrases qui se sont formées dans son esprit et qu'il peut retenir par coeur. Il se récite des phrases, il les rumine, les remâche, les modèle de l'intérieur avant de les inscrire sur un écran ou sur du papier. Après, dit-il, c'est un travail d'artisan, de finissage et de polissage.
Il n'est pas parti sans offrir au département de français quelques livres. Des recueils de poèmes, des récits de voyage (Illusions sur mesure), des critiques sur Proust (Le manteau de Fortuny) et sur Nerval (Je suis l'autre), et même des livres de Nerval dont il a écrit la préface. Pour nous, au département, ce sont des cadeaux inespérés et précieux, car les universités chinoises ne commandent pas de livres français, et que toute bibliothèque francophone, ici, se constitue par dons, par extractions, par soutirages, par suppliques, et même, parfois, par photocopillages.
Macé, toujours accompagné de sa femme, est ensuite parti pour l'inauguration de la "fondation Victor Segalen", dans un village du Zhejiang. Après quatre jours de conférences et de discussion, il n'aura pas chômé et je serais très surpris qu'il ne soit pas sur les rotules à la fin de ce week-end.  

J’entends souvent dire qu’avec internet, c’est la fin du off, la fin de la séparation entre privé et public, etc. Très bien, alors je vais balancer méchamment.

J’étais au restaurant avec trois amis, mais comme c’est internet, je vais divulguer les noms, je prends le risque.

J’étais chez Jean George, restaurant excellent où je me rendais pour la troisème fois, avec, je cite de mémoire et par ordre alphabétique, Aloïs, Arthur et Grégoire. Voilà, je me fous des conséquences, c’est la force d’internet, c’est le risque des blogs, la splendeur du cyberjournalisme.

J’irai plus loin : Arthur et Aloïs venaient de s’acheter un e-phone et tripotaient leur superbe appareil, tandis que Grégoire, rongé par la jalousie, car il possédait une version vieille de six mois d’un super téléphone pas aussi classe que l’e-phone, gérait comme il pouvait les effluves et les vapeurs, dues à une soirée qui ne s’était terminée que quelques heures auparavant.

Moi, au contraire, je m’étais préparé pour être concentré sur la nourriture et la boisson, car je suis plus attaché qu’un autre aux choses de la fourchette, du palais et de la mécanique gastrique. Je m’étais levé à 7h30, et avais mangé jusqu’à 9h00. J’étais, par conséquent, parfaitement au point pour profiter d’un déjeuner de qualité sur le Bund. A 13h00, la digestion était faite, je n’avais ni trop ni trop peu faim. Le bon équilibre.

Nous demandons à parler au sommelier. Un Français approche et nous parle des fameux vins chinois dont on parle tant. Les vins de « Grace Vineyard » bénéficient d’une bonne réputation. Des collègues m’en ont parlé, un homme d’affaire français y consacre un billet sur son blog, des émissions de télévision ont été faites autour d’eux. Ils concurrencent, paraît-il, les vins européens. Le sommelier est un peu gêné, il nous dit que ces vins sont « bien faits ». Il ne sort pas de ce vocabulaire peu engageant : « Non non, c’est tout à fait sympathique. Il est bien en bouche, il a de la rondeur… Il manque peut-être un peu de structure mais, pour un vin chinois, c’est tout à fait intéressant. Les blancs surtout… Les rouges, c’est autre chose. » Mouais. Qu’est-ce qu’on fait, les mecs ? Je pose quelques questions techniques au sommelier qui ne sort pas de sa réserve polie. « Si vous voulez, dit-il, je peux vous faire goûter le chenin blanc et le chardonnay. Vous pourrez comparer. » Très bien, goûtons voir si le vin est bon.

Le chenin blanc est une exclusivité Jean George. Vous le saurez, si vous voulez boire ce qui se fait de mieux en vin blanc chinois, il faudra venir chez Jean George, ce qui, je vous le dis tout de suite, est plutôt une bonne chose à faire si, comme moi, vous attachez plus d’importance à votre palais qu’à d’autres parties de votre anatomie. Nous goûtons les deux blancs de chez Grace Vineyard et nous prenons le chenin blanc pour l’apéritif. Il est 13h30 et notre sommelier fronce imperceptiblement les sourcils, sans se départir d’un sourire professionnel. Quelque chose lui dit que nous allons rester un peu longtemps.

Grégoire trouve que le vin a des bulles, mais à part cela, tout le monde est satisfait du chenin blanc. Nous commandons. Je conseille à mes amis le foie gras brûlé et le filet de bœuf, que je trouve succulents. Grégoire, dont on ne sait jamais tout à fait s’il est avec nous ou s’il flotte dans les réminiscences des bacardi-cokes étoilés, préfère une soupe aux champignons avant le bœuf. De mon côté, j’opte pour la salade de crabe et une pièce de veau. Je ne serai pas déçu du voyage.

Nous arrosons les plats de résistance d’un rouge du même producteur chinois. Il ne sera pas dit que nous n’avons pas essayé, et j’avoue que j’étais très curieux d’en avoir le cœur net. La bouteille de merlot n’a pas eu le même succès. Arthur l’a trouvé excellent à la première gorgée mais a émis des réserves au fur et à mesure que le repas tirait  vers la fin. Aloïs ne disait rien – mais en même temps, Aloïs ne parle jamais beaucoup, alors son silence est difficile à interpréter – et Grégoire a finalement admis que son gosier était matelassé de telle façon que les liquides ne pouvaient pas être distingués d’un quelconque cocktail de boîte de nuit.

Le dessert a mis tout le monde d’accord. Le grand classique des desserts : le « Jean George Chocolate Cake », qui fond et vous réchauffe le cœur, qui vous rend meilleur homme et plus indulgent avec vous-même, à défaut de l’être avec les autres.

Avec l'intervention du sénateur Jean-Luc Mélanchon, anti Dalai Lama et pro-chinoise, je crois qu'on démontre avec éclat que chacun a le droit de s'exprimer dans un système de presse indépendant.

Il est difficile de défendre les médias officiels chinois pour une raison simple : ils ne font pas ce qu'ils veulent. Les informations qu'ils donnent peuvent être vraies, c'est une possibilité. Mais on ne peut pas se fier à eux car personne ne peut, à l'intérieur de ce système, dénoncer des erreurs éventuelles ou des contre-vérités s'il y en a.
Or, à l'occasion des événements lors de la cérémonie de la flamme olympique, Dieu sait que des Français se sont exprimés pour rejeter les manifestations qu'ils jugent anti-chinoises.
Mélanchon ne dit pas que des bêtises, sur son
blog, je suis assez d'accord pour reprocher à l'idéologie ambiante de cacher une sourde tendance au racisme anti-chinois. Mais je crois qu'il est dommage qu'il présente les faits historiques avec tant de négligence, tant d'ignorance et d'agressivité anti-tibétaine. Son argumentation est brouillonne ; il confond la situation du Tibet avant l'invasion chinoise et la figure actuelle du Dalai Lama, comme si ce dernier avait pour projet de rétablir le servage.  
C'est certainement contre productif, mais cela relance le débat. Le débat a le mérite d'exister même si les termes sont mal posés, et si cela pouvait contribuer à ce que l'on se penche un peu sérieusement sur l'histoire de la Chine, alors tout ne serait pas perdu.

Pendant que l'écrivain parlait, accompagné de sa charmante traductrice, un étudiant juste en face de lui, assis à la table ronde, dormait. La tête renversée en arrière, la bouche ouverte, il n'avait pas cherché à dissimuler sa fatigue.
L'écrivain n'avait pas commencé depuis plus de quinze minutes que je pouvais compter trois dormeurs dans la salle.
C'est alors que m'apparut cette évidence : les Chinois dorment beaucoup dans les lieux d'études. Je m'y étais tellement habitué que je l'avais intégrée à mon rapport avec eux, et l'avais occultée en fin de compte.
Pourquoi personne ne le réveille-t-il pas ? Par pur respect des convenances, je ne sais pas, par politesse pour l'écrivain étranger qui lui fait l'honneur de traverser le monde pour lui parler de Baudelaire. Non, cela ne viendrait pas à l'idée, et c'est très bien comme cela. J'ai toujours détesté qu'on réveille les gens, en classe ou en soirée.
Malgré tout, je me suis demandé ce que l'on penserait si l'on était en Europe. Mettons, en Grande Bretagne. Imaginons trois étudiants en train de dormir, sur une assemblée de cinquante personnes. On penserait de suite que ce sont de jeunes fêtards qui ont trop bu la veille.
En Chine, le dormeur a une autre image. Spontanément, on se figure qu'il a travaillé toute la nuit, penché sur des livres, dans une petite lumière qui lui bousille les yeux. En réalité c'est inexact, les étudiants les meilleurs sont ceux qui savent être en forme quand ils ont cours, mais la réputation et la force de l'image sont là, puissantes et mystérieuses.
Ô, conférenciers qui viendrez à Shanghai et dans les autres provinces fleuries, laissez dormir les jeunes Chinois, qui signent, par cette échappée de la conscience, leur différence culturelle et leur exception française à eux.  

Dans les rues de Shanghai, le voyageur voit des hommes porter des sacs qui leur donnent un air féminin. C’est que l’homme shanghaien porte le sac de sa femme. Quand la femme arbore un air fier et hautain, le couple donne une image où l’homme est dominé. Mais les dominateurs aussi portent le sac de leur poulette, c’est une mode, un modus vivendi. Une manière, peut-être, de montrer qu’on est un vrai mec.

Dans le reste de la Chine, l’homme shanghaien a la réputation d’être peu masculin. D’ailleurs, les hommes de Shanghai que je connais ne revendiquent pas leur appartenance à la ville. Ils disent qu’ils sont nés dans telle ou telle localité, alors même qu’ils parlent shanghaien entre eux. Les hommes ne sont pas fiers d’être de Shanghai, peut-être à cause de cette réputation. Les femmes chinoises, en revanche, les considèrent comme les meilleurs époux du monde. Le portage du sac dans la rue n’est qu’un exemple. Ils participent aux tâches ménagères, ils donnent leur salaire à leur femme qui gère le foyer, ils sont plus courtois et plus attentionnés que les autres Chinois. J’ai connu plusieurs femmes – vivant à Shanghai mais venant d’autres provinces - soupirer : « Hélas, mon mari vient du nord ! »

Une amie m’a assuré qu’elle ne se marierait qu’avec un Shanghaien. Elle prend son père comme exemple, et lui voit toutes les qualités requises. L’accusation de féminité, elle l’évacue d’un geste de la main : « Mon père est très viril et n’a pas besoin d’être un macho pour le prouver. »

Au moment où j’écris ces lignes, deux de mes étudiants passent devant le café sans me voir. Le garçon porte un sac en skaï et la fille traîne un peu les pieds. Elle a l’air fatigué et elle se plaint. Le garçon lui dit quelque chose qui la fait sourire. Quand ils passent à ma hauteur, mon étudiant continue de parler, et mon étudiante, un sourire las aux lèvres, regarde son petit copain avec des yeux remplis d’amour. 

Dans les récits de voyages d’Auguste Haussmann (1843-1845) ou d’A. Raquez (1900), et les chroniques tenues par les rares Français qui font paraître « L’écho de Chine », la ville chinoise de Shanghai est invariablement décrite comme puante et sale. Cela continuera jusqu’à Albert Londres qui proposera de faire fortune en vendant des pinces à linge à l’entrée. Les Occidentaux s’installent non loin avec leurs propres étrangers. Les Anglais ont leurs Sikhs, les Français leurs Annamites. Les Chinois ne sont pas admis dans les concessions étrangères, jusqu'à la révoltes des Taiping qui fait refluer des centaines et des milliers de Chinois qui cherchent refuge dans ces îlots européens surprotégés.
Commencent alors la grande ambigüité, qui ne cessera plus, entre étrangers et Chinois. Shanghai va protéger des Chinois tout en les méprisant, les étrangers vont épauler le gouvernement chinois dans sa lutte contre les Taiping mais en restant plus ou moins ennemis. Shanghai va développer l'économie de la région tout en gardant une mauvaise réputation aux yeux des locaux.
Même acceptés dans les concessions étrangères, les Chinois - même riches - sont exclus de nombreux lieux publics et de lieux de loisirs. Les récits parlent parfois des Chinois de Shanghai avec mépris. Des poèmes s’en moquent même avec racisme et une lourdeur rare. On y lit aussi le récit d'émeutes assez violentes : en 1898, les Chinois qui de la concession français avaient fait un cimetière d'un terrain vague. Quand les promoteurs ont voulu construire, les révoltes durèrent plusieurs jours, il y eu des morts.

La ville européenne n’inspire pas beaucoup plus les plumes de la belle époque. Segalen écrit à sa femme combien il déteste la ville. L’église Xu Jia Hui, et tout le quartier, tout cela le dégoûte. De nombreux esthètes actuels persistent dans ce sentiment : Shanghai, ce n’est pas la Chine éternelle.

Bref, Shanghai coloniale est loin d’être glamour.

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