Comme je sais que vous vous inquiétez de me savoir en Chine, où le froid et la neige causent des dégâts considérables, où "25 personnes ont été tuées dans des accidents de la route dus aux intempéries" comme l'annonce le Daily China, qui égrène ses chiffres : "827 000 personnes ont été évacuées, 4,2 millions d'hectares de céréales ont été abîmés, 399 000 maisons ont été endommagées."

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Comme je sais que vous vous inquiétez pour moi, je tiens à vous rassurer sur mon petit sort. A Shanghai, la neige est tellement rare que les gens, lorsqu'ils n'ont pas besoin d'utiliser les transports en commun, font des bonhommes de neige, se photographient dans les parcs et se lancent des boules en criant.

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Il y a une passion des bonhommes de neige chez les Chinois, une passion que je comprends parfaitement car rien ne me fait plus revenir en enfance que la neige. Chaque fois que je la vois tomber, je suis ému.

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Le gros problème des restaurants gastronomiques de Shanghai réside dans le service. Les Chinois ne savent être serveurs, à tel point que certains établissement font appel à la main d’œuvre étrangère : Philippins, Malais, Hongkongais, on se trouve parfois servi par un personnel qui ne sait même pas parler le mandarin.   

Je suis facilement irrité par un mauvais service car un repas chez Jean Georges ou au Jade 36 est un moment exceptionnel, à moins d’être banquier et de prendre ces restaurants pour des cantines. Il faut dire aussi que j’ai été moi-même serveur, que je n’étais pas brillant et que j’ai fait beaucoup d’efforts pour me faire virer quand même, à deux reprises, alors que je travaillais mieux que mes homologues chinois.

L’idéal du serveur, c’est d’être invisible, d’apporter les plats et de les desservir sans se faire sentir, d’être léger comme une émulsion de truffes, discret comme une pincée de sauge et efficace comme un steak frites. Or, à Shanghai, les serveurs sont trop pressants ou se font trop attendre, ils sont maladroits, manquent de faire tomber les couverts, laissent des cendriers sur les tables, desservent avant que tous les convives n’aient terminé. Ils travaillent sans trop savoir ce qu'ils font là, sans saisir le sens des salamalecs qu'ils se sentent obligés de faire. Ils ne sont pas formés, voilà tout.

La solution, chers amis, je la tiens. Il faut monter une école hôtelière à Shanghai. Cela pourrait être fait dans le sillage d’une faculté de français, ou d’un centre de langue française, ou au sein d’une école internationale. On y formerait de jeunes Chinois de la région à servir, à diriger, à gérer, à parler anglais et français.

Il est difficile de comprendre pourquoi personne n’a encore investi dans ce type de business. Les restaurants pourraient y puiser leur personnel, les étudiants seraient assurés d’avoir du travail, et le niveau gastronomique de la ville s’élèverait. Et pourtant personne ne bouge. Les Français qui se lèvent tôt n’ont toujours commencé à y réfléchir, on se demande un peu à quoi ça sert de se lever tôt.

Il va encore falloir que je prenne les choses en main, vous allez voir.

Né en 1894, Roger Poidatz a combattu dans l’armée de l’air lors de la première guerre mondiale. Déjà, ça en impose, je trouve. Les vieux avions, tout ça, les risques qu’il fallait prendre, rien que pour ne pas s’écraser au moindre soubresaut du moteur.

Après la guerre, il va travailler au Japon en tant qu’ingénieur, il s’occupe de photos aériennes. Voilà qui en impose encore un peu plus. Moi je donnerais volontiers un mois de salaire pour avoir quelques unes de ces photos.

Il écrit un bouquin qui se passe au Japon, Une bonne partie de campagne (1924), une histoire qui a l’air d’être intéressante : un étranger poursuit une Japonaise et cherche à l’inviter à visiter une île, tandis qu’un Japonais poursuit ledit étranger pour l’accompagner sur ladite île. Une course poursuite où la politesse le dispute au désir et aux préjugés raciaux.

Il prend pour pseudonyme Thomas Raucat, inspiré par l’expression japonaise « Tomarô Ka », qui signifie : « Ne m’arrêterai-je point ici ? »

Dans son nom même, il médite sur son appartenance territoriale. Va-t-il rester et s’établir au Japon ? Son roman rencontre un joli succès et sera réédité jusqu’au 21ème siècle, en poche et chez L’imaginaire/Gallimard. Il se promène en Asie et écrit un récit de voyage, De Shanghai à Canton, publié en 1927 chez Emile-Paul. L’année suivante, il ajoute quelques textes et publie le tout chez Gallimard, sous le titre Loin des Blondes. Il s’y montre, on l’a vu, pédophile, mais aussi colonialiste drolatique. Une nouvelle commence ainsi :

« Le Mé-Kong est un de nos grands fleuves français, avec la Loire et l’Oubanghi. »

Le lecteur se demande tout de même s’il ne rigole pas, ce mystérieux ingénieur, quand il parle d’Angkor comme de l’architecture française, « aussi français que Versailles. »

Il continue : « Le peuple khmère qui le bâtit descend évidemment des Athéniens, comme nous aussi. Et Angkor est français car son sol est français. On aura beau dire que la cité d’Angkor était construite avant notre venue. Est-ce qu’il n’y a pas dans notre pays d’autres merveilles qui existèrent avant que les Français ne fussent nés : le Puy de Dôme, par exemple. » Moi, je trouve cela hilarant.

Sur un bateau, il s’engueule avec un couple d’Européens qui comparent Angkor avec Bourouboudour, un temple de Java. Thomas Raucat, ça l’horripile d’entendre ces gros blonds qui se permettent de critiquer l’architecture française. Il se laisse alors aller à un sentiment de racisme moqueur que je cite ici parce que je trouve ce paragraphe drôle :

  « Tandis que Bourouboudour, quoi qu’on dise, est un monument germanique, puisqu’il se trouve à Java. Maintenant je discernais la vraie nationalité de ces deux étrangers. J’aurais parié qu’ils étaient nés à Leipzig. Et sans doute à Bourouboudour, dans une nuit de sabbat, assis sur les marches de pierre, en compagnie de walkyries, avaient-ils dû engloutir d’énormes chopes de bière, le dragon Faffner sur les genoux. »

Il finira par se fâcher définitivement avec ses compagnons de voyage, à cause d’opinions divergentes concernant les panthères. A savoir, montent-elles, oui ou non, aux arbres ? Il y a des gens qui écrivent vraiment sur n’importe quoi !

Thomas Raucat ne publiera plus rien. Personne ne sait s’il est mort. S’il est vivant, il aura cette année 114 ans. Bon anniversaire, Monsieur Poidatz.

 

En fouinant dans la bibliothèque, j’ai mis la main sur une curieuse chose : Loin des Blondes de Thomas Raucat, publié chez Gallimard en 1928. Il s’agit d’un recueil de nouvelles assez drôles et bien écrites, qui consistent en des récits de voyage en Asie, Japon, Chine et Cochinchine.

Ces nouvelles sont pourtant inconnues des lecteurs contemporains. Et pour cause, le livre n’a pas été réédité depuis 1928, du moins à ma connaissance.  

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Moi qui compte devenir éditeur amateur, je me disais que cela tombait merveilleusement : des textes de voyage en Asie, les années trente, un titre accrocheur, un style léger, tout me correspondait. Sauf que voilà, il y a une raison pour que Gallimard ne le réédite pas : l’homme est une ordure. Il est colonialiste, nationaliste et pervers.

 Il passe la moitié de son temps à chercher des prostituées, si possible jeunes, très jeunes. Lors de la traversée de la mer de Chine, on lui dit que Shanghai est connu pour ses adolescentes lubriques. Il n’aura alors de cesse de passer la nuit avec une fille de 13 ans.

La nouvelle qui s’intitule « Une nuit à Shang-Hai » le voit dans cette quête d’un autre monde. Ce serait comique si cet homme n’était pas un pédophile. Extraits :

 

« J’expliquai à mon guide ce que je désirais – une petite Chinoise un peu jolie et surtout très jeune. » p.124

« Je ne suis pas possédé par la folie des femmes, lui dis-je en substance, (…) Ce que je veux trouver, c’est un fruit vert, une de ces petites qui, paraît-il, sont la curiosité de Shang-Hai. » p.125

« - Treize ans, je veux une fille de treize ans, répétais-je en comptant sur mes doigts. » p.126

« En ce qui concerne ma concubine, mes désirs étaient comblés. Elle était toute jeune, et, comme je la fis déshabiller, je vis qu’elle était excessivement bien faite. Elle avait le ventre tendu comme un tambour, et sur le corps aucune trace de duvet. » pp130-131

« Puis nous passâmes aux caresses. De ma vie je n’avais jamais rencontré une petite bête humaine aussi docile, douce et souple. » p.131

« Je caressais ses joues avec mes doigts, puis je la berçais doucement, comme une enfant. Cette pauvre petite prostituée aimait l’affection et les câlineries. Contre moi, elle se mit à ronronner comme une chatte. » p.132

 

Les amateurs de Shanghai et de villes en sont pour leurs frais. Raucat n’en montre que des ruelles interlopes et des maquerelles cupides, prêtes à charger 12 scandaleux dollars pour des filles de 16 ans à l’air « pourtant bien décidé ».

Les phrases que je cite ne rendent pas justice à l’impression littéraire d’ensemble, qui n’est pas aussi glauque. Mais ce sont les phrases que la presse d’aujourd’hui ne manquerait pas de relever pour condamner le livre.

Pourtant, je continue de me poser la question. Faut-il s’interdire de l’éditer parce qu’il est pédophile et raciste ? Est-ce même politiquement correct de se l’interdire ? Après tout, l’historien de la littérature pourrait voir en lui un précurseur de Houellebecq et constituer un groupe d’écrivains ignobles qui, pour n’être pas fréquentables, n’en sont pas moins lus. Les pervers participent à la vie littéraire, ils disent des choses réelles de la société et de l’homme de leur époque. J’ai tendance à penser qu’il est préférable de les rendre accessibles au public. Cela les rend moins terribles. 

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Je n’ai rien contre le fait que l’anglais soit la langue internationale, le nouvel esperanto. Je préfère, même, avoir une langue pour la communication et une pour les sentiments. Une pour le business, une pour la réflexion.

Le monde s’étonne et s’agace de la volonté française de promouvoir sa langue et sa culture. Soit.

Mais allez dans les universités chinoises, et cette défense, cette promotion, paraîtra moins ridicule.

Dans la bibliothèque de langues étrangères, les trois-quarts des livres sont en langue anglaise, et les autres langues (à Fudan : le français, l’allemand, le russe, le japonais et le coréen) se partagent le dernier quart. Si le français se taille la meilleure part de ce quart, c’est surtout pace que les Allemands et les Autrichiens établissent des Centres germaniques, au sein des universités, avec leurs propres bouquins, autogérés et grassement approvisionnés.

Certains auteurs français ne peuvent être lus qu’en anglais, c’est assez dire.

Mais le problème est plus profond. Dans le département de français, un seul professeur est habilité à diriger des thèses de doctorat, et seulement en linguistique. Le département d’anglais en a beaucoup d’autres, dans plusieurs disciplines dont la littérature.

Les Chinois qui veulent étudier les littératures et les pensées étrangères ont donc tout intérêt à choisir l’anglais. Et cela, uniquement parce que l’anglais est devenu l’esperanto international, la langue du commerce.

C’est le paradoxe : une langue parlée de plus en plus, et de plus en plus mal, et pour des raisons extra littéraires, devient le véhicule de la pensée et de la sensibilité occidentales. Qu’on laisse l’anglais aux businessmen, d’accord, mais doit-on voir l’anglais comme seule langue intellectuelle ? Pourtant, la littérature française n’est pas inférieure à l’anglaise.

Et que dire de l’italienne, de l’espagnole ? Un institut de langues et littératures étrangères est-il crédible sans une forte section « romane » ?  C’est peut-être à nous de le créer, et d’abord de le vouloir, car les Chinois ont d’autres chats à fouetter.

« Nous », je veux dire les Français. Avec notre prétention à l’universalité, nous sommes peut-être les seuls qui pouvons résister : en nous unissant avec les autres pays francophones, puis avec nos grands voisins latins, nous pouvons encore imposer une présence européenne non anglo-saxonne dans les universités chinoises.  

 

La venue de Claude Imbert à Fudan fut un grand moment pour la vie intellectuelle de l’université. Une femme qui fait partie de l’élite mondiale de la philosophie actuelle vient parler à mes étudiants, de Rousseau, de Baudelaire, de Delacroix. « Ce n’est pas rien », me dis-je parfois, dans des instants épiphaniques (ma vie intérieure occasionne en effet des plongées dans des commentaires d’une rare sophistication.)

Pendant qu’elle introduisait sa conférence, des étudiants et des collègues chinois installaient le matériel technique qui allait permettre de projeter des images. 
Trois espaces, celui de la parole, celui de la réception, séparés par celui de la technique. Ce sont ces trois espaces que j’ai filmés dans la vidéo ci-dessous, maladroitement. Trois territoires qui sont à mon avis l’image de la beauté et de la fragilité de l’enseignement. Entre une parole émise et son exploitation dans la vie de quelqu’un, fût-ce une méditation ou une rêverie, il faut traverser des espaces continuellement. Le professeur vit dans la réalité des paroles qui disparaissent, qui sont oubliées. L’étudiant, lui, fait face à un débordement d’informations, et sera peut-être touché par telle ou telle parole.

Dans ce grand déversement des paroles et des informations, Claude Imbert a inlassablement proposé une façon de parler rigoureuse, exigeante et chaleureuse à la fois. Son sourire et sa voix exprimaient le grand respect qu’elle nourrissait pour les étudiants chinois. Elle a su éviter les deux écueils qui menacent les étrangers en coopération universitaire : prendre les Chinois pour des parisiens au fait de l’actualité française, ou leur parler comme à des enfants qui n’ont aucune culture.




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La deuxième tentative fut la bonne. Nous avons rencontré une dame qui a demandé au fonctionnaire sourcilleux, celui qui nous avait refoulés la première fois, de bien vouloir nous ouvrir les portes de la réserve des livres anciens de l'université Fudan.
Si on en croit le fonctionnaire sourcilleux, 3000 ouvrages sont entreposés là, au 8ème étage de la bibliothèque universitaire. 
On nous a laissé une grosse poignée de minutes dans les lieux. A peine le temps de prendre quelques photos pour tenter d'attirer l'attention de ceux qui pourraient nous aider à faire bouger les choses. Consulat de France à Shanghai, universités, centres d'archives et de recherche, particuliers, sait-on jamais qui saura être déterminant dans la mise en valeur de cette présence française en plein coeur de la plus célèbre université de la Chine du sud. 
Quelques exemples :
La première édition de la Mission archéologique de Victor Ségalen.

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Un récit de voyage à Canton, publié "l'an VII de la République française", à l'époque où l'on disait encore "à la Chine".

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Et puis un livre dont j'adore le titre, promesse d'aventures et de poésie.

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Il n'y a pas de livres plus anciens que le XVIIème siècle (une édition augmentée par l'auteur de La recherche de la vérité  de Malebranche est des seuls que j'aie vu du grand siècle), mais il y a de quoi intéresser des chercheurs et des amoureux du livre.

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Dans une exposition sur l'histoire de Shanghai, une mise en scène de poupées danseuses.

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Des postures figées, des cheveux extraordinaires, une immobilité hiératique, des mises négligées mais, même de traviole, une dignité dont les poupées ne se départissent jamais.

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La solitude et le regard mélancolique des personnages me rappellent ces peintures de clients d'estaminet, perdus dans leurs pensées. Manque le verre d'absinthe. 

Il y a un parc, très loin dans le nord de Shanghai, au bord de la rivière Huangpu. C'est le vestige d'une ancienne forêt, immense, qui couvrait toute la région autrefois, avant le développement de la ville.

 

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Les botanistes y trouvent de nombreuses espèces d'arbres, les mariés s'y font photographier, comme dans tous les parcs. Ces deux-là, assis tranquillement, posent en se les gelant car il fait près de 0°. Je prends la photo en tremblant de froid, moi-même. Eux n'ont pas intérêt de trembler : cette série de photo leur coûtera au moins 5000 yuans pour la journée et un album de 40 photos "traditionnelles". Des photos qui leur coûtent plus d'un mois de salaire. 
Les jeunes mariés sont prêts à faire des sacrifices. Ils se serrent tellement la ceinture, avec le crédit de l'appart, qu'ils veulent avoir des photos resplendissantes, débordantes de richesse, de sourire, de douceur.

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A quelques pas de là, la rivière qui se jettent dans le fleuve Yangtzi et qui, en amont, a traversé le centre de Shanghai en mouillant le fameux Bund. Ici, c'est Business as usual.

J'aime quand le monde de la forêt rencontre le monde des fleuves et des marins. Je lance ici même l'idée d'inclure, dans les photos de mariage, des clichés sur les péniches, le marié déguisé en marinier, la mariée en prostituée, rappelant l'esthétique noir et blanc du film Atalante, de Jean Vigo.

 

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Pas sûr que les parents aiment le noir et blanc, qui fait peut-être un peu cheap.

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