En fouinant dans la bibliothèque, j’ai mis la main sur une curieuse chose : Loin des
Blondes de Thomas Raucat, publié chez Gallimard en 1928. Il s’agit d’un recueil de nouvelles assez drôles et bien écrites, qui consistent en des récits de voyage en Asie, Japon, Chine et
Cochinchine.
Ces nouvelles sont pourtant inconnues des lecteurs contemporains. Et pour cause, le livre n’a pas été réédité depuis 1928, du moins à
ma connaissance.
Moi qui compte devenir éditeur amateur, je me disais que cela tombait merveilleusement : des textes de voyage en Asie, les années
trente, un titre accrocheur, un style léger, tout me correspondait. Sauf que voilà, il y a une raison pour que Gallimard ne le réédite pas : l’homme est une ordure. Il est colonialiste,
nationaliste et pervers.
Il passe la moitié de son temps à chercher des prostituées, si possible jeunes, très
jeunes. Lors de la traversée de la mer de Chine, on lui dit que Shanghai est connu pour ses adolescentes lubriques. Il n’aura alors de cesse de passer la nuit avec une fille de 13
ans.
La nouvelle qui s’intitule « Une nuit à Shang-Hai » le voit dans cette quête d’un autre monde. Ce serait comique si cet
homme n’était pas un pédophile. Extraits :
« J’expliquai à mon guide ce que je désirais – une petite Chinoise un peu jolie et surtout très jeune. » p.124
« Je ne suis pas possédé par la folie des femmes, lui dis-je en substance, (…) Ce que je veux trouver, c’est un fruit vert, une
de ces petites qui, paraît-il, sont la curiosité de Shang-Hai. » p.125
« - Treize ans, je veux une fille de treize ans, répétais-je en comptant sur mes doigts. » p.126
« En ce qui concerne ma concubine, mes désirs étaient comblés. Elle était toute jeune, et, comme je la fis déshabiller, je vis
qu’elle était excessivement bien faite. Elle avait le ventre tendu comme un tambour, et sur le corps aucune trace de duvet. » pp130-131
« Puis nous passâmes aux caresses. De ma vie je n’avais jamais rencontré une petite bête humaine aussi docile, douce et
souple. » p.131
« Je caressais ses joues avec mes doigts, puis je la berçais doucement, comme une enfant. Cette pauvre petite prostituée aimait
l’affection et les câlineries. Contre moi, elle se mit à ronronner comme une chatte. » p.132
Les amateurs de Shanghai et de villes en sont pour leurs frais. Raucat n’en montre que des ruelles interlopes et des maquerelles
cupides, prêtes à charger 12 scandaleux dollars pour des filles de 16 ans à l’air « pourtant bien décidé ».
Les phrases que je cite ne rendent pas justice à l’impression littéraire d’ensemble, qui n’est pas aussi glauque. Mais ce sont les
phrases que la presse d’aujourd’hui ne manquerait pas de relever pour condamner le livre.
Pourtant, je continue de me poser la question. Faut-il s’interdire de l’éditer parce qu’il est pédophile et raciste ? Est-ce même
politiquement correct de se l’interdire ? Après tout, l’historien de la littérature pourrait voir en lui un précurseur de Houellebecq et constituer un groupe d’écrivains ignobles qui, pour
n’être pas fréquentables, n’en sont pas moins lus. Les pervers participent à la vie littéraire, ils disent des choses réelles de la société et de l’homme de leur époque. J’ai tendance à penser
qu’il est préférable de les rendre accessibles au public. Cela les rend moins terribles.
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