A l’heure où le gouvernement chinois est de plus en plus dur contre tout ce qui corrompt la jeunesse, et lutte contre toutes les manifestations de pornographie, au point d’interdire des médias la très belle actrice qui a joué dans Lust, Caution, insinuant par là que ce film est sale, alors que la censure l’avait déjà pas mal émasculé, il est de notre devoir d’aller visiter le « Musée de la culture chinoise du sexe », ou « musée de la sexualité culturelle antique », ou « musée du sexe de la Chine classique », quel que soit le nom qu’on lui donne.

Dans le village touristique de Tong Li, le musée n’est pas bien indiqué mais il bénéficie d’un superbe espace. Deux espaces, en réalité, très différents l'un de l'autre. Le début de l’exposition consiste en un jardin et deux bâtiments européens (début XXe) se faisant face, avec des objets éparpillés dans le jardin et une exposition scientifique dans les deux maisons. La suite de l’exposition se passe dans des pavillons en enfilade (si j’ose dire) comme une maison chinoise traditionnelle, avec des cours intérieures qui se succèdent.

Avec la haine du sexe qui caractérise le régime actuel, et la gêne qu’il suscite dans la population, ce musée est une prouesse incroyable, une anomalie, une exception remarquable qu’il faut soutenir. Le voyageur a l’impression qu’on a tout fait pour l’empêcher de le visiter : déménagement dans un village à 80km de Shanghai, aucune mention même sur les brochures touristiques de Tong Li, aucune indication sur la carte. Or, contrairement à tout autre lieu difficile à trouver, vous n'oserez pas demander la direction aux passants. A tout cela j'ajoute, pas de chauffage dans les salles, pourtant très humides!
Une fréquentation assez faible le jour où j’y étais alors que le village était plein à craquer partout ailleurs. On sent que cela vivote que ça peut.

Des godemichés vieux de 2000 ans, des pierres, des photos de paysages où la montagne ressemble à un vagin, des objets taoïstes en assez grand nombre. Les conservateurs ont une vue du moine taoïste comme un sage particulièrement porté sur la chose. Des porcelaines plus modernes, difficiles à dater. Un certain nombre de sculptures très récentes, non présentées comme telles et d’un goût plutôt moyen. C’est l’ennui avec ce lieu : on a envie de le défendre à tout prix pour ce qu’il représente, et parce qu’on n’en peut plus de l’idéologie ambiante qui règne en Chine et qui empêche les gens de penser et de s’écarter des opinions les plus ennuyeuses sur tout. Mais si on veut être honnête, on est obligé de reconnaître que des pièces vraiment intéressantes, il n’y en a pas assez pour remplir un tel espace. En revanche, cela ferait une très belle salle, et très populaire, au Musée de Shanghai.

Des jeunes rigolent en passant devant l’entrée. Depuis la ruelle, ils photographient la statue d’un gros gnome (peut-être antique) au pénis énorme, qui accueille les visiteurs. Je ne sais pas pourquoi ni comment il est possible que cette statue soit visible de la rue, mais ce n’est qu’un mystère parmi d’autres, qu’une contradiction inexplicable parmi toutes celles que les Chinois doivent accepter sans poser de question.

Le fondateur du musée est un sacré personnage. Retraité de l’Armée de Libération Populaire, il est devenu professeur de sociologie à l’université de Shanghai, et a profité de ses relations et d’une relative libéralisation de la vie politique locale, il y a vingt ans, pour faire des enquêtes sur la sexualité des Chinois, puis pour collectionner des objets de toutes les époques.

Cela reste une visite incontournable pour le touriste. Outre que c’est dans un village très beau, avec une architecture splendide  et des temples et des jardins, le musée laisse une bonne impression qui dure longtemps.

 

 

Je m'y suis rendu directement après un après midi à la bibliothèque Zi-Ka-Wei. C'est à trente minutes de marche, à travers les petites rues de la concession française.
J'y ai retrouvé des copains. Nous étions cinq et nous y sommes restés quatre heures. Il me semble que cela dit assez le plaisir qu'on y a pris. De la charcuterie, du fromage bien de chez nous, un chef à la personnalité marquée qui veut s’occuper de chaque assiette, d’où le petit nombre de tables dans un espace pourtant assez confortable.

Le patron vient nous demander ce qu’on veut boire.

« - Vous n’avez pas un vin maison ?

- Si, on le fait nous-même, avec les vignes qui poussent sur la terrasse.

- Bon, je ferme ma gueule.

- Ok, j’ai ce qui vous faut. Cherchez pas, je sais ce qui ferait plaisir. »

Ah ? C’est la première fois qu’en Chine, un patron de restaurant prend le pouvoir ainsi. Mais ça me plaît bien, il prend ses responsabilités, il croit en ses produits, ça inspire confiance. On peut l'attendre au tournant, le petit Franck, en regardant les serveuses philippines. Franck s’est trop cassé les dents sur du personnel chinois, alors le jour où il a réalisé son rêve, ouvrir son propre bistrot, il s’est construit une équipe à son image : étrangère, discrète, souriante et point trop obséquieuse.

Le vin arrive et je suis soumis à un « blind test ». L’odeur est superbe. Je veux dire, pas spécialement complexe, mais une vieille odeur de vin telle qu’on n’en a qu’en France. Une odeur qui vous donne envie de parler comme le journaliste qui, dans "L'Echo de Chine" du 12 mars 1898, parle du « génie français ». Ce n’est pas du Bourgogne et ce n’est pas un grand Bordeaux, mais à vue de nez, et pour moi, ça pourrait être un bon petit Bordeaux, ou un bon Côte du Rhône, c’est dire si je n’y connais pas grand-chose. Alors je pronostique Côte du Rhône, parce qu'on y trouve davantage de petits vins surprenants. Il s’agit d’un Costière de Nîmes, dont Franck est assez fier. Moi aussi je suis assez fier : Rhône, Nîmes, tout cela n’est pas bien loin, et je n’ai pas perdu la face. Franck a trouvé un négociant basé en Mandchourie, et lui a pris toutes ses bouteilles. Moi, je trouve cela aussi romanesque que du Mac Orlan ou du Londres.

Après la charcuterie, j’ai pris un turbot à tomber par terre, qui m’a laissé presque silencieux pendant une demie heure. Tout avait l’air succulent, le carré d’agneau, le saumon et le reste. Le deuxième vin venait aussi du Languedoc. On demande à Franck : « Tu viendrais pas du Languedoc, toi, des fois ? » (Vous avez remarqué le tutoiement, qui, imperceptiblement, s’est substitué au vouvoiement, comme dans tout vrai bistrot.) Il dit : « Pas du tout, je viens d’Aix Marseille ! » Bon d’accord. C’est comme les types qui disent « je suis pas Lyonnais, je suis de Villeurbanne. »

Franck parle très bien des vins de cette région, il les connaît bien, et la deuxième bouteille, qu’il a mise en carafe derrière le bar pour être sûr qu’elle soit épatante, eh bien la deuxième bouteille, dont j’ai oublié le nom, elle était encore meilleure que la première.

On n’a pas pris de dessert, on n’en pouvait plus, mais par contre, une petite mirabelle, dans un beau verre à pied, on n’a pas dit non.

Et je dis que pour les gens qui aiment manger, qui aiment la France, qui aiment la vie, qui aiment Shanghai, qui aiment le vin, qui aiment le porc et tous les animaux de la Création, il n’y aura pas beaucoup de raisons de dire non, quand ils iront et retourneront chez « Franck ».

376 Wukang lu (Ferguson lane), tel : 021 6437 6465

J’écris ces mots à voix très basse car je suis dans une bibliothèque. Dans le quartier commerçant de Xu Jia Hui, à Shanghai, restent encore quelques vestiges de la présence des Jésuites français. Cette bibliothèque, par exemple, ils l’ont construite en 1896. A deux pas de la cathédrale toujours en activité, et non loin du célèbre observatoire, dont je ne sais pas vraiment s’il est toujours debout ou non.

Car ce qui est extraordinaire, c’est qu’on ne sait pas forcément que tout cela existe, même quand on vit à Shanghai, qu’on est étranger, qu’on est curieux, qu’on fouine volontiers et qu’on fourre son tarin un peu partout.

La plupart des résidents étrangers ne connaissent pas la Bibliothèque Zi Ka Wei, sinon elle serait pleine de Français venus feuilleter les vieux numéros du « Journal de Shanghai », une parution de l’entre-deux-guerres, cataloguée consciencieusement, et qu’on va vous chercher dans les archives sans rechigner. Même « L’écho de Chine », écrit et publié à Shanghai, dont nous avons tous les numéros postérieurs à 1897, les bibliothécaires nous autorisent avec grâce à le manipuler. Le papier est tellement vieux que le simple fait de tourner les pages un peu rapidement le déchire.

Cela nous change du vieux fonds de livres français de Fudan, que des pseudo bibliothécaires protègent comme le saint Graal dans la plus grande indifférence de leur détérioration poussiéreuse.

Ici, au contraire, vous demandez un livre au titre intrigant, Confucius en pull-over, de Maurice Dekobra (1934), aucun souci, un personnel diligent vous le pose cinq minutes plus tard sur la belle table en bois qui vous sert de bureau. Vous allumez la lampe art déco devant vous et vous glissez dans une lecture aristocratique pour pas un rond.

En allongeant les pieds sous la table, le voyageur se prend à rêver. Il se verrait bien chercheur dans des endroits haut de plafond comme ceux-là. Du bois un peu partout, un balcon pour prendre le soleil ou l’air frais, plus de 500 000 livres datant d’avant la prise de pouvoir des communistes, vingt langues représentées, un quartier commerçant électrique derrière lequel se ramifient un beau réseau de rues calmes et charmantes pleines de maisons des années trente. Un vrai bonheur pour le piéton précaire.

Pour tout vous dire, ce que je fais, moi, mais je ne veux forcer personne, c’est qu’à la fermeture de la bibliothèque, à 17h00, je prends des petites rues entre-deux-guerres au hasard et je marche dans la direction générale de l’est et du nord-est. Une heure plus tard, j’arrive au Face bar, une autre maison construite à la fin du XIXe siècle et, curieusement, beaucoup plus connue des étrangers (cela doit être dû au quartier, qui est en effet plus fréquenté par les Européens). Là, je me fais battre au billard par la moindre gonzesse qui passe, je bois quelques bières et je peux affirmer que ma journée a été bien remplie.

A l’université, les filles appellent les étudiantes plus âgées qu’elles « grande sœur ». Autrefois, elles se faisaient appeler « petite sœur » en retour. Aujourd’hui, les mœurs changent, au moins à Shanghai, et les choses se complexifient. Les grandes sœurs appellent les plus jeunes par leur prénom, à l’occidentale, et utilisent encore « petite sœur » pour présenter la fille à une tierce personne. Je vous présente ma petite sœur, Petite Lumière.

Quand les filles grandissent et qu’elles sont de jeunes adultes, elles gardent ces habitudes mais avec des variations. Certaines préfèreraient appeler tout le monde par son nom et se faire appeler ainsi. Ce serait plus simple et cela éviterait d’inscrire constamment des relations de hiérarchie et d’étiquettes dans la vie de tous les jours.

Car pour nous, traduits en français, ces mots de « petites sœurs », « grandes sœurs », c’est doux, chaleureux, tendre, on trouve cela mignon comme tout. Ils cachent pourtant des relations de pouvoir, d’ascendance et de respect dû, de devoir social, qui peuvent être pesants pour certaines jeunes personnes, plus modernes ou plus occidentalisées.

Chez les jeunes femmes professeurs, ou les enseignantes chercheuses, les questions de dénomination et d’appellation sont encore très intéressantes. Deux collègues, égales selon l’âge et le statut, mais aussi en terme d’expérience, de compétence et de prestige, vont s’appeler différemment selon l’âge et selon cette coutume proprement chinoise. Certaines osent faire une transgression et passer de « grande sœur » au prénom, ou au nom complet, mais c’est au risque d’être mal vue, ou de créer une tension. D’autres n’osent pas et toute leur vie seront appelées par leur prénom, comme un enfant, par des collègues à peine plus âgées qu’elles, et se feront appeler « professeur » par d’autres collègues à peine plus jeunes qu’elles.

Si j’ai été votre professeur à un moment donné, vous m’appellerez professeur Guillaume toute votre vie, même si j’ai presque le même âge que vous. C’est une façon de parler, bien sûr ; les étrangers qui s’appellent Guillaume, on les appelle « Guillaume », ou « Monsieur Guillaume », ou « Monsieur », ou, malgré tout, « Professeur ». Entre Chinois, en revanche, on appelle les professeurs par leur nom de famille accompagné du titre : Professeur Wang, Wang Laoshi.

Moi, en revanche, je vous appellerai par votre prénom, ce qui, en Chine, est plus osé qu’en Europe. (Une femme ne se fait jamais appeler par son prénom, ou alors par son mari, et encore.)

Appeler un professeur par son prénom, c’est l’anarchie. Dans un département de langues étrangères, on pourrait toujours faire passer cela pour des influences venant du français ou de l’anglais. Je connais un professeur qui appelle un de ses collègues par son prénom alors même qu’il a été son élève, il y a des années. C’est une sorte de coup d’état sociolinguistique. Par l’appellation, il fait perdre un peu de face audit professeur et se présente publiquement comme son égal. Il prend le pouvoir symboliquement.

Enfin, c’est comme ça que je ressens les choses, je peux me tromper. Toujours est-il que si vous connaissez des Chinois, je vous recommande de leur poser des questions sur les appellations, les dénominations : c’est passionnant, compliqué, subtil et parfois très drôle.

 

J'ai été absent pas mal de temps car on m'a volé mon ordinateur, mais j'ai déjà raconté cela mainte et mainte fois.

Dans la section Toshiba du centre commercial de mon quartier, Wu Jiao Chang pour ne pas le nommer (mon quartier, pas le centre commercial), un groupe d'au moins cinq jeunes hommes rouillaient et fumaient. Le temps que j'attende le portable que je voulais acheter, modèle Satellite L203, 4800 yuans (prix réduit à 4300 yuans) j'ai eu le temps d'observer leur manège.
L'un d'entre eux, à peine pubère, jouait à une console de jeu. Il s'excitait sur sa petite machine avec feu. Un autre, plus grand et plus gros, lisait un livre. Oui, un livre, en plein stand Toshiba. Les autres allaient et venaient. Le vendeur s'occupait de moi, il me conseillait, il essayait de me vendre des choses, que je refusais systématiquement. Il me montra un DVD intitulé "Vista" et me demandait si je voulais qu'on l'installe sur ma nouvelle bécane. Faites comme vous voulez, je n'y connais rien. Il m'apprend que cela coûte beaucoup d'argent, mais que pour moi ce sera beaucoup moins cher. "Laissez tomber, alors."
Je vis alors que les jeunes qui traînaient n'étaient pas des clients qui attendaient leurs machine, comme moi, mais des sortes de simili employés, des gens qui travaillaient plus ou moins là, en cas de besoin. Comme les restaurants et les bars qui ont un personnel pléthorique, les stands de vente font aussi vivoter tout un petit peuple dont le voyageur se demande s'il ne serait pas plus à sa place sur les bancs de l'école. A son âge, le petit peuple, il aurait encore des choses à apprendre, me semblait-il, comme l'anglais par exemple, pour vendre des machins à tous les étrangers qui résident à Shanghai quelques mois, ou quelques années. Je ne lui ai rien dit rien car vu mon niveau de chinois, le petit peuple se serait à juste titre bien foutu de moi.
A ma grande surprise, mon vendeur installe quand même "Vista" sur mon ordinateur. J'avais pourtant dit non. Va-t-il me le facturer ? Il arrive que les vendeurs me mettent devant le fait accompli, comme ça, mais je refuse toujours et je paie le prix convenu. Ils insistent alors avec le sourire puis acceptent dans un mouvement de tête qui semblent dire : "Ah toi, alors, tu as la tête dure, à ce qui paraît."   
Non, il ne me facture rien de plus. Il me donne sa carte de visite et me serre la main.
Sur le chemin du retour, je repense à ces jeunes gens qui jouent aux jeux électroniques. Il paraît que les nouvelles technologies sont les secteurs porteurs, les signes de modernité d'une nation et d'une économie. Faut-il que je fasse un effort pour m'y intéresser un peu ?
 

J’ai fait ici, et sur un autre blog plus ancien, assez de réserves sur l’œuvre de François Jullien pour me permettre d’en recommander la lecture dorénavant.

Le sinologue Jean-François Billeter avait publié un pamphlet en 2006, Contre François Jullien (Allia), auquel a répliqué l’intéressé en 2007 : Chemin faisant. Connaître la Chine, relancer la philosophie (Le Seuil).

Les premières et les dernières pages de Chemin faisant montre un homme blessé dans son orgueil. Il en perd un peu son sang froid, pour tout dire, et prend une pose supérieure qui le discréditera aux yeux des lecteurs qui n’iront pas plus loin.

Car il faut aller plus loin. Les chapitres centraux de ce libelle sont l’occasion pour le philosophe, de réexposer son approche, pour répondre à un certain nombre d’accusations ou de critiques.

Et c’est tout l’intérêt des polémiques, c’est la raison pour laquelle il faut en produire de temps en temps : quand elles sont bonnes, elles revivifient un champs de recherche, un domaine du savoir. Elles prennent l’allure d’un combat de coq, mais elles mettent en lumière des idées, des positions théoriques. Les mauvaises polémiques ne sont que des combats de coqs. Les bonnes polémiques explicitent, sous le bruit des combats, les concepts, et les rendent plus saillants. Les bonnes polémiques font évoluer les idées pendant que les belligérants attaquent, défendent, contre attaquent, dédaignent, disqualifient, montrent du doigt, ricanent.

Je pense que la polémique Billeter Jullien est de celles-là : une belle polémique qui, sous les querelles de personnes, nous permet de repenser notre rapport à la Chine, notre façon d’écrire sur elle, ce qu’on peut attendre d’elle.

Mireille Delmas-Marty est d’un étonnant optimisme pour l’avenir du droit en Chine. Professeur au Collège de France, elle a publié, avec Pierre-Etienne Will, une somme qui est déjà indispensable dans toute bibliothèque qui se respecte : La Chine et la démocratie.

C’est un travail de recherche qui vient à point nommé, et même qui s’est fait attendre. Personnellement, j’attendais de tels travaux, je les espérais, car ils répondent exactement à des apories auxquels le voyageur est sans cesse confronté quand il parle avec des Chinois ainsi qu’avec des sinologues. Le voyageur entend trop souvent l’argument d’une prétendue tradition chinoise qui expliquerait et justifierait toutes les injustices du système chinois, les comportements les plus intolérables et toutes les ruptures de contrats.

Des amis chinois me disent que la démocratie (qu’ils appellent souvent « démocratie libérale », ou « so-called democracy », ou « démocratie à l’occidentale » pour introduire de la suspicion dès l’énonciation du concept qui fâche) ne fait pas partie de leurs traditions.

Une juriste française dit que les Chinois n’ont pas de tradition de droit écrit, et qu’ils ne comprennent pas la « force obligatoire » du contrat. Elle explique ainsi le tort qu’a eu Danone d’intenter un procès à Wahaha.

A chaque manquement à la morale, à chaque entorse à la loi, on s’entend répliquer : « En Chine, vous savez, la loi n’a pas la même importance que chez vous. » « Ce qui compte, c’est l’harmonie des relations sociales, ne pas faire perdre la face, et ne pas la perdre soi-même. » « La gentillesse et le respect ont la priorité sur l’obéissance aveugle au contrat », etc. 

A les entendre, on croirait que les Chinois sont incapables de comprendre ce qu’est l’injustice, qu’en Chine il faudrait toujours laisser les plus forts écraser les plus faibles parce que traditionnellement les choses sont ce qu’elles sont.

La Chine et la démocratie présente des contributions d’une quinzaine de chercheurs qui tordent le cou à ces préjugés commodes. On y étudie les codes civils qui existent depuis le 7ème siècle, on y apprend que le système judiciaire était bien plus développé sous les Ming qu’aujourd’hui. On y remet au jour les grandes avancées conceptuelles et politiques des années républicaines (1911- 1949).

C’est une démarche qui me plaît : plutôt que de critiquer en comparant avec d’autres cultures, et plutôt que d’accepter muettement l’inacceptable au nom d’un relativisme culturel facile, renvoyer ces deux écueils dos à dos et travailler de manière critique et érudite la tradition chinoise, la faire parler, pour redonner leurs voix à toutes ces pensées, tous ces penseurs qui sont volontiers réduits au silence aujourd’hui par le pouvoir en place.

Ce n’est pas la mondialisation seule qui va faire changer les Chinois, mais c’est leur tradition même. Car elle est variée, elle est vivante, elle est chatoyante, elle est contradictoire, elle est polémique. Bref elle a tout ce qu’il faut pour développer en Chine un climat de liberté et de critique intellectuelles.

Or, je ne sais jamais s’il faut être optimiste ou pessimiste, à cet égard. Une tendance naturelle me fait penser que nous entrons dans un processus de régression, où les pouvoirs, tout en collaborant économiquement les uns avec les autres, vont se consolider sur le dos des populations, et que le contrôle des pensées va prendre des voies très tortueuses. J’imagine plus facilement un retour à la barbarie qu’une évolution intellectuelle intéressante. J’imagine aisément une multipolarisation de l’histoire des idées qui va plutôt nous mener à des retranchements partisans (vous et votre « soi-disant démocratie » qui a mené à la colonisation et à l’esclavage, nous et notre tradition que vous ne pouvez pas comprendre) mais ce n’est que mon imagination.

Mme Delmas-Marty, elle, est résolument optimiste. Elle avoue que la Chine est loin d’être un état de droit, mais elles souligne les progrès réalisés, la professionnalisation du personnel juridique, la prise en compte de plus en plus fréquente de la constitution, la démocratisation de la vie politique.

L’histoire nous dira si le verre actuel est à moitié vide ou à moitié plein.

Vous pouvez écouter un entretien de Mme Delmas-Marty sur la radio Canal Académie : http://canalacademie.com/spip.php?article2706 , ainsi qu’une présentation du livre par Ebolavir sur son blog : http://anonymouse.org/cgi-bin/anon-www.cgi/http://ebolavir.blog.lemonde.fr/2007/12/08/fourmis-et-harmonie

 

J’ai compris pourquoi on m’avait censuré. C’est un pur malentendu. Des amis m’ont dit que cela venait du titre de mon blog : « Chines ». Les censeurs ont cru que le « s » signifiait que la Chine n’était pas une et indivisible. Ils ont cru que c’était un message codé en faveur de l’indépendance de Taiwan ! Mort de rire !

Mais pas du tout, messieurs les censeurs ! Je me fous de Taiwan comme de ma première vérole ! D’ailleurs je n’ai jamais attrapé la vérole ni aucune maladie sexuellement transmissible (je dis cela à toute fin utile, et toute proportion gardée.)

Taiwan, moi, je veux bien qu’elle revienne dans le giron de la Chine continentale. J’irai même plus loin, messieurs les policiers du ouèbe, je vais écrire ici mon opinion le plus sincèrement du monde : j’espère vivement que Taiwan redeviendra très vite une province normalisée d’une Chine démocratique, ouverte et libre. Une Chine respectant les droits de l’homme, la liberté d’expression, la pluralité des partis politique, le syndicalisme. Vive Taiwan unie à la Chine ! Vive la démocratie chinoise !

« Chines » au pluriel, messieurs les censeurs, cela voulait dire diversité de la Chine, pluralité des points de vue. Cela voulait favoriser une façon d’écrire sur la Chine qui sorte un peu des habituels clichés qu’on véhicule sur elle. Vous n’aviez pas compris cela ? Mais connaissez-vous au moins le français, messieurs ? Parce que quand on a des responsabilités, il faut faire preuve de sérieux. Enfin, moi je dis ça, je dis rien.

Bon, maintenant que le malentendu est dissipé, que nous sommes sur la même longueur d’onde, vous et moi, que nous sommes tous des amoureux de la Chine, de sa tradition de pensée libre et diversifiée, que nous sommes tous pour l’édification d’un peuple éclairé, éduqué et prospère, levez donc le blocage de mon blog et allons festoyer entre combattants sincères de la liberté des peuples.

 

Mon blog est bloqué en Chine, alors que d’autres sites du même serveur que moi, « over-blog », sont encore accessibles. Certains pensent que c’est mon blog qui est visé par les autorités du ouèbe chinois.

Je ne vous cache que cela m’honore considérablement. Je ne sais pas ce que j’ai fait pour mériter un tel traitement, mais je suis très reconnaissant au pouvoir chinois de me faire passer pour un combattant de la liberté d’expression. Je n’avais pourtant pas fait grand-chose dans ce sens-là. J’avais parlé de Tiananmen, certes, du massacre de 1989, de l’absence de démocratie en Chine Populaire, (mais en quoi cela est-il une chose à cacher, puisque tous les Chinois le savent déjà ?), de l’absence d’indépendance dans la  justice qui empêche le pays d’être un état de droit. Bon, mais de là à bloquer mon blog, moi qui passe la plupart de mon temps à parler de bouquins, de conversations charmantes et à m’extasier devant la beauté des choses.

J’en profite pour rappeler que HU Jia vient d’être inculpé pour « incitation à la subversion », alors qu’il ne faisait rien de plus que… il ne faisait rien de plus qu’écrire des trucs sur internet. De dénoncer l’absence de démocratie dans son pays, de justice indépendante, de liberté d’expression…

Heu, alors heu, parlons bouquins, justement. J’ai une amie qui vient dans peu de temps, pour parler poésie française, il faut que je me prépare.  

Qui a parlé d’autocensure ?

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