Chines
Dans la culture chinoise, on a élu un petit nombre de femmes comme étant les « beautés » de la Chine. Leur sort est généralement fatal : on les a données à des chefs rivaux, à des
rois étrangers, on s’en est servi sans ménagement. Mon amie me raconte tout ça en s'emmêlant dans les noms, les dates et les histoires. Qu'importe, cela nous ramène aux sempiternelles
énumérations qui ne veulent pas dire grand chose mais qui structurent une éducation de masse et qui donnent du grain à moudre aux numérologues : les quatre romans classiques, les dix mille êtres,
les cinq éléments, les sept délices de Nankin, les huit excentriques de Yangzhou, les trois représentativités, et, donc, les quatre beautés.
Yang Guifei est peut-être la plus célèbre, elle a en tout cas inspiré les
artistes plus qu'aucune autre. Elle a inspiré des poètes de premier plan, des musiciens, des calligraphes, et elle fait rêver les jeunes gens du monde entier. Elle était la concubine sublime d'un
empereur Tang. Cette même concubine dont je suis tombé amoureux dans un
opéra Kun que j'ai vu à Nankin il y a deux ans et demie.
A l'extérieur de Xian, non loin des armée en terre cuite, on peut visiter les sources chaudes qui ont baigné son corps enchanteur. Un parc hors de prix est aménagé pour qu'on tente de s'imaginer
un peu ce que c'était que se baigner à cette époque.
Je précise : au premier étage! Si vous entrez au Platane sans savoir, on ne vous demandera rien et on vous installera à une table du
rez-de-chaussée, et on vous servira de la nourriture excellente aussi, mais vous sortirez un peu déçu ; vous direz que cela ne mérite pas la mention de "meilleur restaurant de Shanghai". Au
rez-de-chaussée, il s'agit d'une brasserie de très bonne qualité, mais d'une brasserie, et vous n'êtes pas prêt à vider votre bourse pour un steack frites.
Pour aller à l'étage, où se situe le restaurant gastronomique, il faut le demander, il faut un peu forcer la main à un personnel qui a reçu des directives strictes : ne pas en faire un hall de
gare, limiter le plus possible le nombre de clients pour qu'ils puissent être vraiment pris en charge.
On peut les comprendre. Les prix sont rédhibitoires et beaucoup de gens entreraient et sortiraient au bout de cinq minutes, après colloques gênés entre convives. Deux menus, l'un à 750 RMB, et
l'autre à 1000. Le premier vin rouge (un très bon Figeac) est à 650 RMB. L'addition finale monte facilement à 1500RMB par personne, ce qui est un vrai scandale, je suis d'accord, mais là n'est
pas la question. La question est que la bouffe est merveilleuse, le service excellent, la déco étonnante, que le dîner dure trois ou quatre heures sans possibilité de s'emmerder, et qu'on se
retrouver vite seuls attablés dans ce petit espace confortable. La gastronomie, il vaut mieux que cela passe par le bouche à oreille, la gastronomie est une affaire de connaisseurs. La
plupart des clients qui étaient en bas, dans la brasserie, étaient plus riches que nous : la sélection ne se fait pas uniquement par le portefeuille, mais par la volonté, par la connaissance, la
pugnacité.
Entouré d'un papier peint qui fait penser aux chinoiseries du XVIIe siècle, d'amples motifs de branches d'arbres et d'oiseaux, le groupe d'amis tartine son pain avec du beurre de
truffe, en attendant de commander. Je recommande le menu à 750 yuan, qui comporte trois ou quatre entrées : une Coquille Saint-Jacques, du foie gras préparé de trois façons différentes, sous
forme de mousse (avec une confiture d'abricot que j'ai trouvée géniale, enfin l'idée était géniale), sous forme poêlée et sous forme de terrine (avec de l'anguille), puis une salade de
carbe avec d'autres choses légères qui faisaient une bonne suite au foie gras.
Puis est venu le loup, ou le bar, je ne sais pas ce que l'on dit le plus habituellement. Le terme anglais de Seabass est plus courant car c'est un poisson qu'on mange plus souvent dans les bons
restaurants anglo-saxons, dans le monde entier. C'est donc un poisson que les restaurants français proposent lorsque le chef n'est pas français, comme c'est le cas du Platane. Ici, nous avions du
"black seabass", un bar noir qui se distingue du bar normal en ceci qu'il est plus petit, plus sombre et qu'il est meilleur au goût, si l'on en croit le serveur à qui nous avons posé la question.
Le poisson avait un petit goût de brûlé que j'ai beaucoup apprécié. Le chef jouait sur le goût du brûlé, une subtile impression qui se retrouvait dans la Saint-Jacques et le foie gras
poêlé, qui réhaussait la combinaison des sauces et des aliments principaux. C'est à des détails comme ceux-là, le jeu risqué du brûlé, que l'on reconnaît l'artiste parmi les chefs.
Puis j'ai eu une absence. Je n'avais presque pas dormi la veille au soir, et ma journée avait été bien remplie, arrivé au fromage et à la litanie des plats sucrés (fruits, sorbets, desserts,
niama niama au chocolat pour accompagner le café ou je ne sais quoi), je piquais du nez, et il n'est pas jusqu'à ma voisine de table qui ne me dit que mes yeux étaient rouges. J'allais m'assoupir
sur le canapé qui occupait une alcôve, histoire de libérer quelques rêves qui cognaient contre ma tête. Je revenais à table, réveillé par Grégoire pour le(s) dessert(s), tous meilleurs les
uns que les autres.
Nous sommes sortis de là impressionnés sur tous les points et à tous les niveaux. De toutes les tables que nous avons essayées, et pour ce qui concerne la cuisine française, c'est le Platane qui
remporte la palme, sans aucune hésitation, il domine Shanghai de la tête et des épaules.
Le Platane, au croisement de Huangpi lu et de Xingye lu, à un bout de Xintiandi, au bord du lac.
L'histoire est simple, troublante et scandaleuse, et elle montre le chemin à parcourir pour que la Chine devienne normale.
Après avoir sélectionné quelques CV pour remplir un poste d'enseignant dans mon université, nous procédons à des entretiens téléphoniques. Nous commençons par celle qui a le meilleure profil :
qualifications, expériences, compétences, âge, elle représente la personne idéale pour ce poste.
Soudain, une collègue chinoise pousse un cri : la postulante a commis l'irréparable ; elle a fait un stage de deux mois, il y a six ans, chez "Reporters sans frontières",
organisation qui est devenue l'incarnation du mal absolu chez nos amis Chinois.
Nos amis Chinois ne voudront rien entendre, car la défense de leur patrie passe avant tout, même si n'importe quel discours peut passer pour la défense de la patrie. "C'est très grave, dit ma
collègue, avoir travaillé avec cette organisme est impardonnable." Mais on pardonne quand il y a faute, me permets-je, ici, nous avons une femme qui, lorsqu'elle était étudiante, a fait un stage
dans une association légale, autorisée... Rien n'y fera, la jeune femme a beau être motivée, parfaite pour le job, faire preuve de diplomatie, n'avoir aucune intention négative envers la Chine,
elle est devenue indésirable. Elle est devenue coupable, co-responsable des manifestations pro-tibétaines à Paris et ailleurs. Une collègue refusera même de lui parler au téléphone
et dira bien fort qu'il faut raccrocher.
Deux choses émanent de cette discussion. Premièrement, un homme est sali par des actions passées, pas seulement par des actions, mais par des contacts, des connaissances, etc. Et il
est sali irrémédiablement. Deuxièmement, l'impureté d'une chose actuelle est rétroactive et corrompt tout ce qui a eu un lien avec cette chose dans le passé le plus
lointain.
De quelle vision de l'homme avons-nous affaire ici ? Y a-t-il quelque chose comme un humanisme chinois ? Et quelle est le rapport au temps que cela enveloppe ?
C'est un retour brutal vers les réflexes de la Révolution culturelle, où tout pouvait vous accuser.
C'est la limite de ce qu'on peut accepter, dans quelque pays que ce soit, sans se sentir le coeur au bord des lèvres.
C'est le signe que la recherche de la vérité ne vaut rien en Chine, devant toute posture patriotique. Il suffit de s'avancer, de bomber le torse, de déclamer d'une voix forte des paroles fausses,
calomnieuses, injustes, stupides, mais clairement patriotiques, et vous marquez des points.
C'est un signe des temps, de la nervosité, de la fermeture, de l'émotivité du temps présent, et que je ressens depuis le mois de mars.
Il y a bientôt trois ans que je blogue en Chine et sur la Chine, puisque j'ai commencé Nankin en douce le 26 juin 2005.
Je ne me suis jamais interdit de critiquer, ou de dénoncer des choses que je croyais choquantes, ou injustes.
Or je n'ai jamais été inquiété par qui que ce soit. J'occupe pourtant un poste sensible puisque j'enseigne à des jeunes gens qui ne doivent pas être corrompus, et qui sont très encadrés par le
Parti.
Il faut le reconnaître, j'ai bénéficié d'une liberté de parole totale.
On m'a recommandé de la prudence, naturellement, maître-mot des relations sociales. Mais la prudence, dans le sens chinois, cela revient trop souvent à se taire pour éviter les ennuis.
Par prudence, on ne dit rien des prisonniers politiques (je veux dire les innocents chinois qui souffrent de l'injustice commise par les autorité chinoises.)
Par prudence, on se prétend l'ami de la Chine, et par là, on ferme les yeux sur les Chinois qui souffrent.
Par prudence, on ne fait pas la part des choses et on accepte de confondre les notions de Chine, de nation chinoise, d'individus chinois, de culture chinoise et de parti communiste chinois.
Par prudence, on fait semblant d'admettre que tous les régimes politiques se valent, que la démocratie n'est pas mieux que le parti unique ; que les Chinois
n'ont pas besoin d'autre chose, pas besoin d'élire leurs dirigeants ; que la presse fançaise est aussi peu libre que la presse chinoise ; par prudence on fait donc le jeu
de ceux qui ne veulent rien faire évoluer en Chine sous prétexte que tout va mal chez les étrangers.
Par prudence, on prétend que les Chinois ne souffrent pas, que rien ne s'est passé en 1989, sur la place Tienanmen, qu'au Tibet la violence vient des seuls Tibétains, que la Chine n'a jamais
fait de mal à aucun peuple.¨
Par prudence, on prétend être l'ami de la Chine alors qu'en réalité, on fait son beurre en profitant de ce que des centaines de millions de Chinois sont exploités pour baisser les coûts de la
main d'oeuvre.
Je sais que la plupart des Chinois francophones n'aiment pas lire des choses écrites de cette manière. Je sais que la plupart d'entre eux pensent que je suis hostile à la Chine, et c'est pour
cela que je dois dire haut et fort qu'on m'a toujours laissé dire ce que je voulais, sans pression. On ne m'a jamais insulté, jamais fait de reproches, jamais menacé.
Je sais que cette tolérance vient de ce que je suis un étranger, et qu'un Chinois ne pourrait pas se permettre d'écrire ces mots-là. Mais qu'il
y ait une tolérance vis-à-vis des étrangers, c'est déjà un signe - temporaire, fragile - d'une certaine libéralisation des moeurs sociales.
Et puis j'espère que mes amis chinois, avec le temps, comprendront cette réalité : comme je parle librement, je dis vraiment ce que je pense, sans hypocrisie, si bien que lorsque je dis que
j'aime la Chine, ce n'est pas de la diplomatie, mais la vérité de mon sentiment. Et lorsque je critique, ce n'est pas contre la Chine, mais en faveur de la haute idée que je me fais des
Chinois.
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