L’autre jour je revenais du centre ville. Je venais de boire quelques verres au très chic Face
bar, un estaminet de grande classe sis dans le parc d’un hôtel de luxe. Les jours de chaleur, les tables en terrasse du Face sont l’endroit idéal pour prendre un apéritif, au soleil
couchant, tandis que les plus belles étrangères de Shanghai devisent près de vous.
Lorsque l’happy hour prend fin, et que les consommations deviennent ridiculeusement chères, le voyageur lève le camp
et va acheter à manger dans une gargote quelconque près du bus qui le ramène chez lui.
A peine descendu du bus, une femme me rentra dedans en scooter. Moi, fatigué et peut-être un peu altéré par la bière,
je la regardais, relevais son scooter, la vis se relever elle-même, et voulus partir. La femme me retint. Elle me montrait ses écorchures, comme si j’en étais responsable, me montra les morceaux
de verre par terre, et ne lâcherait pas que je ne lui offre réparations pour ces dommages. Les passants s’arrêtent et nous regardent. Je cherche à me défaire des griffes de la dame, c’est alors
des hommes qui viennent m’agripper. L’un d’eux crie dans son portable : « L’étranger veut s’enfuir, l’étranger cherche à partir ! » Je suis fait comme un rat.
On attend la police. Regroupement. Les gens me regardent comme un criminel, avec le plaisir de la nouveauté :
c’est rare de voir un étranger dans cette situation, il va sûrement se passer quelque chose. Pour décevoir leur envie de spectacle, je sors du sac la
nourriture que j’ai acheté à la gare, et je mange mon riz, mes légumes, ma cuisse de poulet, dans une belle indifférence. Ils détournent la tête.
La police arrive. Palabres. Ils parlent en me montrant du doigt, un policier calme la femme en lui assurant quelque
chose me concernant. Je sens qu’on va me faire payer quelque chose. Je m’apprête à passer la nuit hors de chez moi.
Ils nous emmènent au poste. Dans un sens, je préfère. Je ne me sentais pas en sécurité dans la rue, entouré de ces
assoiffés de spectacle. L’un d’eux aurait pu provoquer une bagarre dans le seul but de satisfaire au désir bien légitime de divertir ses semblables.
Au poste, longue attente. On me demande souvent si je parle chinois et on se demande si je ne comprends pas en fait un
peu ce que les gens disent autour de moi. La femme, toujours persuadée que je suis dans mon tort, élève la voix mais se fatigue de n’avoir aucun répondant, aucun écho à ses jérémiades. Chaque
policier qui me demande ce qui s’est passé s’entend répondre la même chose : « Je descendais du bus, et cette femme m’est rentrée dedans avec son scooter. » Même en anglais, je ne
m’étends pas davantage sur la question. La plupart du temps, je ferme les yeux et il m’arrive de somnoler vraiment, ce qui exaspère la femme.
Les policiers sont embêtés car ils voient bien, depuis le début, que c’est un non événement, que personne n’est
coupable, sauf peut-être le chauffeur qui a arrêté son bus au mauvais endroit de la route, et la femme qui aurait dû savoir freiner à temps, ou éviter à tout le moins, les piétons qui
déboulent.
Alors on me pose d’autres questions, d’où je viens, qui je suis, où je vais. « Tu allais où, à ce
moment-là ? A l’université de Fudan ?
- Oui monsieur.
- Qu’est-ce que tu étudies ?
- Je ne suis pas étudiant, je suis professeur. »
Silence de plomb. Il leur faut quelques secondes pour réaliser. Un prof de Fudan, merde alors.
« Qu’est-ce que tu enseignes ?
- Le français. »
La femme baisse la tête. Elle sait désormais qu’elle a
perdu la partie. Elle n’obtiendra rien de moi, rien de matériel. Elle demande quand même des excuses. Des excuses pour quoi ? Pour m’être fait rentré dedans par une chauffarde incapable de
tenir un guidon ? L’interprète anglophone qu’ils ont réveillé pour l’occasion me demande : « Vous n’avez rien à dire à cette femme ?
- Rien.
- Ah ! Bon ?
- Non, je comprends la situation, je sais pourquoi elle est peinée, mais je n’ai commis aucune faute et je ne sais pas
ce que je fais là, alors je n’ai rien à dire et j’attends. Comme tout le monde. »
Il essaie mollement de me convaincre que j’étais un peu fautif quand même de me retrouver sur la route, mais je ne
bronche pas.
Quelques minutes plus tard, la femme est escortée d’un policier et va se faire raccompagner chez elle. Elle passe
devant moi en me lançant un bruit sifflé entre ses dents. Sale étranger. On me garde encore une dizaine de minutes et on me laisse partir. Moi, en revanche, je dois payer un taxi pour rentrer. Je
serai chez moi à deux heures du matin, très loin de l’happy hour du Face bar.
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