Un appartement si grand que je passe d’une pièce à l’autre, les mains dans les poches, sans savoir où me poser. Le hall d’entrée seul suffirait à mon bonheur, il est assez grand pour y mettre un lit, un bureau, une chaise et un lavabo. Le lit pourrait être assez grand pour y faire dormir deux personnes, à condition que l’une des deux ne soit pas trop volumineuse.

La cuisine est immaculée car je ne vois pas ce que je pourrais faire à manger, et pour qui, alors que tant de bonnes choses me sont presque offertes à deux minutes de chez moi, dans les rues et les restaurants.

Une jeune amie qui vint me voir un matin me proposa de revenir faire la cuisine, ça ne s’invente pas et ça ne se refuse pas.  

Quand elle habitait à Nankin, Flore était obsédée par le mariage. A vingt-six ans, elle disait qu’elle était déjà trop vieille pour les Chinois. De toute façon, elle ne voulait pas d’un Chinois. Elle voulait un étranger et, préférablement, un Français.

Je l’ai revue à Shanghai. Elle m’a invité dans un restaurant de l’ancienne concession française, où elle habite et où elle travaille. Elle a trouvé un ami américain, un homme qui, la cinquantaine passée, a fait d’elle sa protégée. Ils se sont rencontrés dans un aéroport, elle ne savait pas que c’était un homme riche. Les premiers temps, il l’invitait au restaurant, mais uniquement des petits boui-boui, où il venait à vélo. C’est lorsqu’il fut assuré que Flore n’était pas intéressée par l’argent qu’il lui a révélé l’étendue de sa fortune. Il lui offre des cadeaux, l’emmène dans ses voyages d’affaires, la fait dormir dans de grands hôtels de Hong Kong et de Pékin.

Flore dit que son Américain, n’ayant ni femme ni progéniture, la voit comme sa fille et cherche à lui faire plaisir pour cela. Elle est certaine qu’il ne désire rien de plus, qu’il ne voudrait certainement pas faire d’elle la maman de son enfant à lui. Elle dit qu’il est trop vieux. Son obsession pour le mariage a disparu, elle parle avec assurance et calme. Elle fait moins l’enfant et, partant, elle fait moins enfant et devient beaucoup plus attirante, comme une femme de son âge.

Après dîner, nous nous promenons dans les rues de la concession. Elle me fait visiter sa chambre, dans les locaux de l’opéra. Une chambre de vingt mètres carré qu’elle partage avec deux autres musiciennes (que je n’ai pas vues, car elles ont été prévenues à l’avance que je passerais). L’une de ses cothurnes a décoré son coin en punaisant des posters d’elle-même. Je m’assois sur le petit lit de Flore en contemplant les jupes et les shorts en jeans qu’elle a déposés sur sa chaise. Pendant qu’elle parle au téléphone avec son ami américain, qui lui propose de venir la chercher, je m’étends sur le lit et pense que je pourrais aisément vivre dans une chambre pareille.

 Nous ressortons nous promener. Elle me dit qu’elle n’est plus obsédée par le mariage. Elle sait qu’elle pourrait trouver un mari si elle voulait, mais qu’elle voudrait être amoureuse d’abord. Je lui demande si elle a déjà été amoureuse. Elle dit qu’elle a rencontré des hommes très gentils avec elle, pour lesquels elle a eu quelques sentiments, mais amoureuse, vraiment amoureuse, non, jamais.

Peut-on connaître l’amour quand on ne l’a jamais connu pendant vingt-six années ?

 

 

L’autre jour je revenais du centre ville. Je venais de boire quelques verres au très chic Face bar, un estaminet de grande classe sis dans le parc d’un hôtel de luxe. Les jours de chaleur, les tables en terrasse du Face sont l’endroit idéal pour prendre un apéritif, au soleil couchant, tandis que les plus belles étrangères de Shanghai devisent près de vous.  

Lorsque l’happy hour prend fin, et que les consommations deviennent ridiculeusement chères, le voyageur lève le camp et va acheter à manger dans une gargote quelconque près du bus qui le ramène chez lui.

A peine descendu du bus, une femme me rentra dedans en scooter. Moi, fatigué et peut-être un peu altéré par la bière, je la regardais, relevais son scooter, la vis se relever elle-même, et voulus partir. La femme me retint. Elle me montrait ses écorchures, comme si j’en étais responsable, me montra les morceaux de verre par terre, et ne lâcherait pas que je ne lui offre réparations pour ces dommages. Les passants s’arrêtent et nous regardent. Je cherche à me défaire des griffes de la dame, c’est alors des hommes qui viennent m’agripper. L’un d’eux crie dans son portable : « L’étranger veut s’enfuir, l’étranger cherche à partir ! » Je suis fait comme un rat.

On attend la police. Regroupement. Les gens me regardent comme un criminel, avec le plaisir de la nouveauté : c’est rare de voir un étranger dans cette situation, il va sûrement  se passer quelque chose. Pour décevoir leur envie de spectacle, je sors du sac la nourriture que j’ai acheté à la gare, et je mange mon riz, mes légumes, ma cuisse de poulet, dans une belle indifférence. Ils détournent la tête.

La police arrive. Palabres. Ils parlent en me montrant du doigt, un policier calme la femme en lui assurant quelque chose me concernant. Je sens qu’on va me faire payer quelque chose. Je m’apprête à passer la nuit hors de chez moi.

Ils nous emmènent au poste. Dans un sens, je préfère. Je ne me sentais pas en sécurité dans la rue, entouré de ces assoiffés de spectacle. L’un d’eux aurait pu provoquer une bagarre dans le seul but de satisfaire au désir bien légitime de divertir ses semblables.

Au poste, longue attente. On me demande souvent si je parle chinois et on se demande si je ne comprends pas en fait un peu ce que les gens disent autour de moi. La femme, toujours persuadée que je suis dans mon tort, élève la voix mais se fatigue de n’avoir aucun répondant, aucun écho à ses jérémiades. Chaque policier qui me demande ce qui s’est passé s’entend répondre la même chose : « Je descendais du bus, et cette femme m’est rentrée dedans avec son scooter. » Même en anglais, je ne m’étends pas davantage sur la question. La plupart du temps, je ferme les yeux et il m’arrive de somnoler vraiment, ce qui exaspère la femme.

Les policiers sont embêtés car ils voient bien, depuis le début, que c’est un non événement, que personne n’est coupable, sauf peut-être le chauffeur qui a arrêté son bus au mauvais endroit de la route, et la femme qui aurait dû savoir freiner à temps, ou éviter à tout le moins, les piétons qui déboulent.

Alors on me pose d’autres questions, d’où je viens, qui je suis, où je vais. « Tu allais où, à ce moment-là ? A l’université de Fudan ?

- Oui monsieur.

- Qu’est-ce que tu étudies ?

- Je ne suis pas étudiant, je suis professeur. »

Silence de plomb. Il leur faut quelques secondes pour réaliser. Un prof de Fudan, merde alors.

« Qu’est-ce que tu enseignes ?

- Le français. »

 La femme baisse la tête. Elle sait désormais qu’elle a perdu la partie. Elle n’obtiendra rien de moi, rien de matériel. Elle demande quand même des excuses. Des excuses pour quoi ? Pour m’être fait rentré dedans par une chauffarde incapable de tenir un guidon ? L’interprète anglophone qu’ils ont réveillé pour l’occasion me demande : « Vous n’avez rien à dire à cette femme ?

- Rien.

- Ah ! Bon ?

- Non, je comprends la situation, je sais pourquoi elle est peinée, mais je n’ai commis aucune faute et je ne sais pas ce que je fais là, alors je n’ai rien à dire et j’attends. Comme tout le monde. »

Il essaie mollement de me convaincre que j’étais un peu fautif quand même de me retrouver sur la route, mais je ne bronche pas.

Quelques minutes plus tard, la femme est escortée d’un policier et va se faire raccompagner chez elle. Elle passe devant moi en me lançant un bruit sifflé entre ses dents. Sale étranger. On me garde encore une dizaine de minutes et on me laisse partir. Moi, en revanche, je dois payer un taxi pour rentrer. Je serai chez moi à deux heures du matin, très loin de l’happy hour du Face bar.

La faculté de français est en émoi. Une ancienne étudiante, aujourd’hui en recherche d’emploi, vient de remporter le premier prix du programme de télé réalité « Super Girl », une sorte de Star Académie pour jeunes filles chinoises.

Dès mon arrivée à Fudan, le doyen m’avait parlé d’elle et de son excellent parcours dans la compétition télévisée. « Tous les ans, me dit-il, la faculté de français se distingue d’une manière ou d’une autre. »

D’autres profs me parlèrent sérieusement de l’importance, pour l’université de Fudan et pour notre département, de la réussite, du talent et de la médiatisation de cette « super fille ». Quand je m’interroge sur l’absence de relation qu’il y a entre ses performances artistiques actuelles et ses études passées, on me répond qu’elle a chanté une « chanson de Carmen » devant la Chine entière. On présente sa participation à la finale de cette émission comme un événement national, d’importance égale, en matière d’image et prestige, à la nomination d’un ambassadeur de Chine en France qui fût sorti de nos rangs. On parla même d’elle et de sa voix sublime à Hubert Védrine, qui accueillit la nouvelle avec une moue à mi-chemin de l’incompréhension et du sarcasme. Je crois que sur le moment, il ne se rendit pas tout à fait compte de ce qu’on lui disait, et qu’une fois la stupeur passée, il oublia l’information.

Un matin, mes étudiantes de deuxième année, les yeux pleins de vie et de lumière, me demandèrent si j’avais regardé la télévision la veille. Leur championne avait remporté la mise. Et de plus, un de mes collègues, un de leur professeur, était apparu sur scène, dans l’émission qui était pourtant tournée en direct dans une province éloignée, pour soutenir la candidate et pour chanter à son tour « Frère Jacques » et « L’internationale », en guise d’animation. L’excitation de mes étudiantes, à l’évocation de tant de gloire, était à son comble. Pour évacuer de leur cœur la pression qu’y avait accumulée la joie, nous chantâmes des canons français traditionnels.

Un homme sauva, sinon l’honneur, du moins une certaine éthique de l’enseignement : le professeur Zhu, toujours urbain et souriant, me dit qu’il n’avait pas regardé la télévision la veille, et qu’il ne se souvenait pas du nom de l’ancienne étudiante. Des journalistes étaient venus dès la première heure pour avoir des renseignements sur la vie et les parents de la star montante. Il leur avait dit qu’il ne pouvait pas les aider, qu’il était indifférent à tout ce qui se rapportait à « Super Girl », et qu’en règle générale, il valait mieux ne pas trop perdre son temps à regarder des programmes délétères. Et il ferma la porte au nez des journalistes. Pendant que nous parlions, dans le bureau collectif des professeurs de français, il reçut plusieurs appels de journalistes qui voulaient avoir de plus amples informations, qui désiraient qu’on leur rapportât des anecdotes sur l’ancienne étudiante. En bon linguiste, polyglotte et sémioticien, il fut ferme et les renvoya à leurs chères études : « C’est une université ici, messieurs, ce n’est pas une agence de mannequin. On vient ici pour étudier, pas pour chanter. Au revoir. »

Heureusement que le jour en question était les vacances de la fête nationale ; quelques jours de répit suffiront peut-être pour que la faculté de français ne soit pas importunée par une agitation interne et externe due à la pression du spectacle. 

En parlant de chef, nous en avons reçu la visite d’un gros, l’autre jour : l’ancien ministre des affaires étrangères. A l’occasion de la traduction en chinois de son livre Face à l’hyperpuissance, il sillonnait la Chine (un seul sillon : Pékin, Shanghai et Hong Kong) pour diffuser ses idées dans les institutions les plus adaptées à son profil. Il vint donc parler aux étudiants de Fudan.

Je préparais les étudiants en leur parlant, à tout hasard, de diverses polarités, dans des expressions du type « monde unipolaire », « monde multipolaire », et de différentes latéralités dans des expressions telles que « monde unilatéral », « monde multilatéral ». Si on est venu me chercher à Nankin, c’est pour bien préparer ce genre de conférences n’est-ce pas ?

Le matin de la rencontre, Hubert Védrine m’a immédiatement fait penser à mon oncle Jean Paul. Pour être plus précis, il avait une présence physique, une chevelure et un visage qui se situaient entre mon oncle Jean Paul et mon oncle Xavier. Il avait aussi un faux air de mon oncle Benoît, mais là, il faut connaître ma famille pour comprendre.

Il parla. Sa conférence fut brève et facile à suivre. Il employa à bon escient les termes « multilatéral » et « unipolaire ».

Au déjeuner qui suivit, il fut le seul, avec moi, à manger de bon appétit, et je fus le seul à boire du vin rouge sans m’arrêter véritablement. Il avait ce visage intéressant des grands diplomates : il souriait peu. Il ne cherchait pas à plaire, ce qui me le rendait assez attachant. Même quand un dignitaire du Parti communiste lui racontait une blague et rigolait en compagnie de son interprète, Védrine pouvait rester de marbre ou esquisser un très léger rictus. Cet effort suffisait pour montrer qu’il avait compris et apprécié la blague. Le visage impassible, pensais-je, cela lui venait peut-être de sa fréquentation assidue de François Mitterrand. J’aime l’impassibilité, je travaille à l’acquérir. Plutôt qu’on interprète à tort et à travers mes expressions du visage, les gens diraient de moi : « Lui, on ne sait jamais ce qu’il pense. Sauf quand il parle et qu’il dit ce qu’il pense. Comme il parle beaucoup, on sait souvent ce qu’il pense. »

Ce qui est fort avec Védrine, c’est que même quand il parle, on ne sait pas non plus ce qu’il pense. Sans donner l’impression de noyer le poisson, il sait ne pas dire d’idées trop saillantes. Il fit tranquillement preuve d’un réalisme politique légèrement provocateur à l’égard de l’Europe, et sut dire aux Chinois que le monde attendra d’eux, bien vite, qu’ils prennent en main leur part de responsabilité dans le sauvetage de la planète, et que l’argument du développement économique ne pourra pas leur laisser les mains libres très longtemps. Mais qu’est-ce qui forcera les Chinois à se réformer, Védrine ne nous l’a pas dit. Il faut dire qu’on ne le lui a pas demandé.

Alors dans ce milieu d’élites, les gens se présentent en mettant leur formation en avant. « Bonjour. Albert, normalien.

- Enchantée, Gertrude, Paris IV. » Pour moi, c’est du chinois. Pourquoi accolent-ils à leur nom ces établissements, comme s’ils faisaient partie de leur identité ? N’ont-ils pas confiance en leur propre talent, leur chaleur, leur faconde, pour se faire aimer et respecter de leurs semblables ?

Je crois que les Chinois font la même chose. Lumière de l’Aube m’expliquait que les diplômés de Nanda (l’Université de Nankin) étaient pour toujours des Nanda ren, des « gens de Nanda ». On dirait un livre de James Joyce. Pour toujours, même s’ils ne se connaissent pas, ils s’entraideront, se reconnaîtront, se renverront des ascenseurs.

On me présente, moi aussi, avec ces nouveaux codes : « Voici Guillaume, le professeur de la classe élite, Lyon 3. C’est un philosophe. » Je rougis à chaque fois. Je crois que je vais demander qu’on évite de me présenter, ou qu’on omette purement et simplement la mention de mon université.

Pourquoi cela me gêne-t-il ? Après tout, je n’ai pas à renier ma formation, ni les années d’études où j’ai été heureux (la plupart du temps), où j’ai fait des rencontres déterminantes pour le restant de ma vie intellectuelle et affective. Cela me gêne parce que cela donne une importance démesurée à quelque chose qui n’en a pas beaucoup. Bien sûr, mes études ont influé sur moi, mais pas plus que mes voyages, mes amis et les femmes que j’ai aimées. Imagine-t-on quelqu’un dire : « Je vous présente Guillaume, professeur, il a vécu deux ans avec Emma, trois ans avec Sophie, il a aimé une Finlandaise qui lui a préféré in fine un Finlandais, et une Allemande qui lui a préféré un Turc (pour les Chinoises, il vous expliquera lui-même, c’est un peu compliqué) » ? Ce serait absurde, et pourtant ces histoires m’ont profondément marqué, peut-être plus que toute ma scolarité (apprentissage de la lecture et de l’écriture mis à part.)

C’est ce sentiment d’absurdité, d’inadéquation, que je ressens quand on précise que je suis passé par Lyon 3.

 

 

Pascal a inventé, au dix-septième siècle, une distinction conceptuelle dont on se sert encore aujourd’hui. Dans ses Discours sur les grands, il distingue les « grandeurs d’établissement » (les honneurs, le rang social, le pouvoir), et les « grandeurs naturelles » (l’intelligence, les qualités personnelles.) Je vous parle de cela sans avoir les références sous la main, il est possible que je torde un peu, sous le poids de mes souvenirs, les idées originales de l’auteur. Pascal note que dans le domaine social, dans les rapports humains, il faut respecter les grandeurs d’établissement, puisqu’elles ont été établies par et pour la société. Ainsi, entre un Duc stupide et un géomètre roturier, qui devra laisser passer l’autre devant une porte ? Le géomètre devra s’écarter et s’incliner devant le Duc. Sa supériorité intellectuelle ne lui donne pas de privilège social. Inversement, on n’accordera aucun crédit aux paroles du Duc. Personne ne prétendra qu’il est intelligent (il peut l’être, n’est-ce pas, ce n’est pas impossible, mais c’est indifférent avec le fait qu’il soit Duc.)

La République a essayé et essaye de former des élites sur des qualités intellectuelles. Ce n’est donc plus la naissance qui compte, mais le mérite et le travail scolaire. Théoriquement, un pauvre ou un étranger qui est un excellent élève peut faire partie de l’élite. Dans la pratique, les sociologues ont bien montré que les classes dirigeantes savaient encore protéger – inconsciemment, certes - leurs privilèges. Une seule question : combien d’entre vous étaient au courant des formations scolaires et universitaires qui vous étaient ouvertes ? Quand vous étiez adolescents, saviez-vous ce que signifiait Science Po, l’ENS, l’ENA, Polytechnique ? Avez-vous une seule seconde pensé que vous pourriez intégrer ces prestigieuses institutions ? Jamais, n’est-ce pas ? Vous avez toujours imaginé que c’était pour les autres, si seulement vous étiez au courant de leur existence. Eh bien, vous pouvez être certains que le jeune adolescent dont le père est ingénieur, dont la tante est prof, qui a entendu ses cousins parler de « classes prépa » et de concours, qui a fêté la réussite de sa grande sœur à l’agrégation d’histoire, ce jeune ado est excellemment préparé à intégrer une de ces institutions. Il n’y est pour rien, ce petit garçon, il n’y a aucun reproche à lui faire, mais il fera comme beaucoup d’autres, il reproduira certainement un schéma qui lui fera accéder tranquillement à ce qu’on appelle l’élite, quelle que soit son intelligence réelle car la formation d’une élite est toujours, quoi qu’on en ait, un processus social, une grandeur d’établissement.

C’est pourquoi quand nous avons à faire à un chef, je recommande d’être respectueux, comme Pascal le conseillait, soucieux de l’ordre établi, cordial si c’est possible, mais de ne jamais exclure que ce qu’il écrit et ce qu’il dit est peut-être d’une immense stupidité et le signe d’un esprit faible.

 

Dans les faits, et dans les discours, on se plaît à distinguer, différencier les jeunes de la « classe élite ». C’est la première chose qui m’a frappé. On les sépare, j’imagine, pour qu’ils se sentent à part, différents ou exceptionnels. Cela me fait penser à une famille où l’on favorise un frère pour l’investir d’une importance et d’une responsabilité spéciales. On leur donne cours à un étage spécial du bâtiment, dans une salle spéciale, aux sièges rembourrés confortables, avec un professeur spécial (heu, non, ça, on n’a pas réussi, mais on peut tenter de le faire passer pour quelqu’un de spécial.) A partir du moment où ils sont imperméabilisés et n’ont plus de contact avec la plèbe des autres facultés, on peut leur faire croire n’importe quoi, on leur fait rencontrer des intervenants extérieurs prestigieux, on leur dit qu’ils sont supérieurs et ils le croient. Toute leur vie, ils seront remplis d’eux-mêmes, les gens les regarderont comme des personnes de qualité, ils n’auront donc aucun mal à diriger car ils penseront sincèrement qu’ils sont faits pour cela.     

Je pense souvent à L’enfance d’un chef, de Sartre. C’est un motif de réflexion et de rêverie infinie : comment peut-on en arriver à un système social où des gens sont au-dessus, d’autres en dessous, et que tout le monde accepte cela ? Comment construire, artificiellement, à partir de personnes ordinaires, à l’intelligence normale, à la force physique faible et au charisme presque nul, des chefs ?

Pour signer mon contrat, je suis allé au bureau de la très charmante comptable de l’ambassade. On se demande d’ailleurs comment une fille aussi jolie peut finir par exercer un métier pareil. Un peu naïvement, je pensais que les gens beaux avaient davantage d’opportunités que les autres pour faire des choses amusantes, excitantes, palpitantes, et laissaient aux laids le travail de scribe, de trésorier ou de répétiteur. Erreur, ma comptable est tellement avenante que si je la croise dans le couloir d’une galerie d’art, je l’invite à manger dans le plus beau restaurant de Shanghai. (Je sais déjà lequel, j’y suis allé avec des amis, mais quand nous avons vu les prix indiqués sur la carte, nous avons littéralement fui, oubliant un portable dans notre course.)

Sur le contrat, il est écrit à plusieurs reprise que je suis « astreint » à la plus grande confidentialité à propos de tout ce qui concerne mon boulot. « En particulier, dit l’article 6, compte tenu du caractère confidentiel de la mission qui lui est confiée, l’Agent (c’est moi) s’engage à ne divulguer aucune des informations etc. » En lisant ledit contrat, et en le signant, je me sentais investi d’une importance… J’étais le dépositaire de secrets d’Etat. Nom de Dieu, quand je dirai ça à mes copains !

Je me demande tout de même dans quelle mesure on a le droit d’exiger des gens qu'ils se taisent…

Stendhal parlait d’ « âmes d’élite », mais cela désignait des individus d’exception qui méprisaient les lourdeurs bourgeoises et qui se servaient des conventions sociales pour leur propre survie, leur propre splendeur. L’âme d’élite préfigure le surhomme nietzschéen, c’est un individu seul et qui tire sa supériorité de ses actes, pas de diplômes ni d’honneurs décernés par la société. Ces âmes d’élite ne se reconnaîtraient pas dans le système de formation supérieure que l’on connaît et qui me nourrit actuellement.

« Alors qu’est-ce que tu fais là, me direz-vous. Pourquoi acceptes-tu de faire ce travail, si tu en critiques le fonctionnement et la philosophie ? Sois cohérent avec toi-même, quitte ces petits bourgeois et va enseigner dans le 93 ! »

Je reste pour plusieurs raisons. D’abord, je ne vois pas pourquoi je partirais. Le fait que je critique est plutôt un bon signe, chez moi, c’est le signe qu’il y a une envie de réfléchir sur des questions qui dépassent le cadre strict de mon travail. Ensuite je reconnais qu’il est très plaisant d’enseigner à de bons élèves, c’est gratifiant, ils savent vous faire plaisir et vous donner l’impression que vous êtes un bon professionnel. Enfin, je donne une petite fête à mon côté ethnologue du dimanche. J’assiste sans le vouloir à une pratique anthropologique des plus intéressantes : la fabrication sociale des élites. C’est comme un film passionnant, je ne partirai pas avant la fin.

« Oui, me direz-vous, mais tu es un acteur de ce film, tu collabores activement à ce système de production d’élites etc. »

Je répondrai plus tard à cela, car je suis fatigué. Dès que j’entends le mot « collaborer », je sens que la discussion va devenir emmerdante.

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