L'architecte sino-américain a conçu le nouveau musée en s'efforçant de reprendre des motifs de l'architecture traditionnelle chinoise, et de les agencer, de les transformer, de les fusionner dans une construction contemporaine. Le résultat, s'il est intéressant par endroits, est décevant.
Pourtant, le voyageur y va le coeur léger, au milieu d'une journée plutôt joyeuse, où il a réuni tout ce qu'il aime. Le voyageur est prêt à s'enthousiasmer pour un peu n'mporte quoi, mais le sentiment général qui s'impose est une sorte d'ennui. Des formes géométriques qui peinent à donner une idée d'harmonie et de vertige. Quelques photos parviennent à capter des points de vue d'où l'on a une imression de géométrie spiritualisée, mais quand il s'y promène, le voyageur ressent surtout l'atmosphère qui se dégage des bâtiments administratifs français, des collèges de province, des bibliothèques municipales des Villes nouvelles. Sans mentir, je ne me suis jamais cru aussi proche de Villefontaine, voyez, ou de l'Isle d'Abeau, alors que j'aurais dû être transporté dans une expérience aux confins de la Chine éternelle et du postmodernisme. Peut-être cela signifie-t-il que l'Isle d'Abeau est plus classe que ce que j'avais imaginé...


Les portes, par exemple, ont cette forme pointue qui, même en se répétant et en se démultipliant, restent lourdes et sans grâce. Mis à part quelques endroits réussis, l'ensemble donne un goût de fadeur, de manque d'inspiration. On imagine l'architecte bâcler ce travail à coups de crayon rapides, afin de se consacrer à d'autres projets plus lucratifs, et laisser ses crobars aux mains des stagiaires de son atelier pour le réaliser. Puis on imagine les compromis qu'il a fallu faire pendant les travaux pour arriver à un résultat convenu qui va vieillir extrêmement vite.
A la sortie, je vois une jeune femme qui attend un taxi. Je lui demande où elle va, et comme nous allons au même endroit, la gare, nous partageons un pousse-pousse. Je raconte cela pour montrer que j'étais dans une excellente humeur, absolument pas grognon, comme je peux l'être parfois, et que mon jugement sévère sur le musée n'est dû qu'à l'architecture elle-même. La fille a 26 ans et elle termine ses études d'architecte. Elle retourne à Nankin, où elle habite. "Nankin ? Mais j'y ai vécu deux ans! Quelle coïncidence." Elle avoue qu'elle n'a pas beaucoup aimé le musée non plus. L'architecture chinoise, dit-elle, ne s'adapte pas à l'architcture moderne. De toute façon elle s'en fiche, elle veut changer de formation, elle pense qu'être architecte en Chine est trop difficile.



Restent les expositions et les collections. En ce moment, je recommande la visite du musée pour ces curieux cloisonnés, dont un homme d'affaire de Hong Kong a réuni une collection unique au monde. Une autre exposition est très intéressante : une série de photos de Shanghai, de la région entre Shanghai et Nankin, et d'autres endroits de Chine, datant des années 1840/1850, par des voyageurs suisses.

Elle ne connaît rien à la politique, rien à l'économie, elle ne s'intéresse pas particulièrement à la vie culturelle de son pays, mais elle est intelligente, elle parle en choisissant ses mots. J'aime sa clarté et sa calme détermination. Elle conduit sa vie avec mesure, alliant un sens de l'aventure qui l'a fait quitter sa ville natale, et une prudence qui la tient éloignée de Shanghai. Mais pas trop éloignée pour que nous puissions nous voir de temps en temps.
Je ne sais pas trop quelle stratégie préside à ses choix qui la mènent d'emplois en formations, de cours du soir en cours du matin.
Elle ne lit pas de journaux, donc ce qu'elle dit est le reflet des rumeurs, des nouvelles partagées, de ce que sait la population sur un événement. Dans un restaurant américain, où elle appred à utiliser fourchette et couteau, elle me dit qu'elle fut très fâchée de ce qui s'est passé avec la France récemment.
Je lui dis que je ne sais pas de quoi elle parle. Elle ne me croit pas mais elle m'explique quand même la situation telle qu'elle la comprend : Carrefour a fait ou a dit quelque chose contre la Chine, et donc on a manifesté contre cette entreprise. Ce que Carrefour a fait, ou a dit, elle ne le sait pas, mais comme on a manifesté contre lui, c'est qu'il a commis quelque acte anti-chinois. Ensuite (ou avant, elle ne se souvient plus), le gouvernement français a décidé de briser ses liens d'amitié avec la Chine. "J'étais troublée car je considère la France de la même manière que je te considère, toi."
Dans le même repas, elle m'a fait part de certaines connaissances qu'elle avait à propos des peuples du monde : les Grecs sont homosexuels, les hommes français ont plusieurs maîtresses (mais les femmes françaises sont plus fidèles, curieusement, alors je suppose que les Français jettent leur dévolu sur les femmes grecques qui doivent doucement s'emmerder : mon amie pense que l'idée est raisonnable.) Les Allemands sont sérieux. Elles commencent ses phrases par : "Je sais que..."
Il y a trois ans, elle m'avait dit que les Etats-Unis, l'Europe et l'Australie constituaient un seul continent, que le Tibet avait toujours été chinois et que le Parti communiste n'avait jamais fait de mal à un monument historique chinois.
Aucune tension n'est venue obscurcir notre week end, mais je me suis demandé dans quelle mesure l'hystérie nationaliste et bavarde, qui agite par moments les peuples en transformation, pouvait ruiner, à terme, des relations comme la nôtre.

Un couple d'amis français vient d'accoucher d'un petit d'homme, au coeur de Shanghai.  Plutôt que d'aller dans un hôpital occidental, ils ont choisi un hôpital chinois de bonne réputation, qui possède un étage VIP. En Chine, il y a un peu partout des coins VIP (et, plus généralement, la notion de privilège imprègne les pratiques quotidiennes et les rapports à l'espace, dans la ville comme dans les vies).
Moi qui suis une petite nature, le récit de l'accouchement m'a fait défaillir. Il m'a fallu boire deux bières pour m'en remettre et me tenir sur mes jambes.
Il semblerait que les Chinoises accouchent différemment des autres. On dit (mais c'est peut-être une connerie, moi je répète ce qu'on me dit) qu'elles optent pour les césariennes, que c'est extrêmement courant en tout cas. Pour cette raison, les infirmières manqueraient d'empathie pour la souffrance des étrangères qui accouchent par voie naturelle. En général, mes amis reconnaissent que le personnel était professionnel et que les bonnes décisions ont été prises au bon moment, mais ils sont restés choqués du peu d'attention qu'on leur a témoignée, du manque d'explication, de suivi, de soutien, de chaleur. Dans les heures de douleur, les infirmières gardaient ce sourire chinois que l'on reconnaît bien et qui peut être si dur à supporter, même lorsque l'on sait que ce n'est pas un sourire méchant. Un sourire qui s'affiche devant le malheur des autres, et qui semble aux Occidentaux être une moquerie, mais qui n'est certainement qu'une réaction de gêne. Par ailleurs, des femmes qui accouchent, elles en voient des centaines et, généralement, les femmes chinoises sont prises en charge affectivement par la famille.
Lorsque le bébé est né, les femmes chinoises restent un mois au lit. Pendant la grossesse, elles mangent un oeuf tous les jours, et après l'accouchement, elles boivent du lait. On reconnaît bien là les principes de médecine traditionnelle, fondée sur la ressemblance des éléments : vous voulez être forts, mangez des couilles de taureau ; vous voulez calmer votre feu intérieur, prenez-moi de cette poudre de serpent ; vous êtes enceinte, consommez des oeufs...
Les étrangers restent étonnés par le fait que les femmes chinoises gardent le lit un mois. Les raisons sont variées, je suppose que la cicatrisation due à la césarienne y est pour beaucoup, mais ce n'est jamais la raison que les Chinois invoquent quand ils m'en parlent. Généralement, on me dit que c'est la tradition, les recommandations des docteurs et des grand-mères.
Puis les Chinoises retournent au boulot, et alors, se passe un phénomène extraordinaire : elles perdent tous leurs kilos superflus en quelques semaines! Elles avaient doublé de volume pour engraisser le petit empereur, et elles se retrouvent toute pimpantes, légères et fines un mois plus tard.
On ne m'enlèvera pas de la tête que sur cette question, comme sur d'autres, nous devrions observer de près nos amis chinois. 

Au calme d'une auberge de Suzhou, et alors que je me retrouve seul, autour de 7h du matin, mes meditations m'ont porte vers la democratie et la Chine, aide en cela par l'ouvrage du meme nom dont j'ai deja parle, qu'un copain m'a prete et que j'ai emporte avec moi en prevision des quelques heures de solitude qui peupleraient mon dimanche matin.
Je savoure sans triomphalisme le fait d'avoir eu le nez creux lorsque j'avais conseille Hu Jintao, sur ce blog ou sur un autre, de rencontrer le Dalai Lama, ne serait-ce que pour la photo, pour redorer l'image du pays. Je note simplement que s'il m'avait ecoute plus tot, il se serait epargne les emeutes de mars dernier, les manifestations parisiennes et les agacements actuels.
Alors, rapidement, avant que j'oublie (et sans accent car j'utilise l'ordinateur de l'auberge), voila le resultat de ma reflexion sur la democratie de demain en Chine.
Elle se fera sur le desir de voir Taiwan revenir dans la famille. Si la reunification ne se fait pas par la guerre, elle se fera par une reelle democratisation de la Chine, qui se limitera au debut par l'autorisation partielle du Guomindang dans l'ensemble du pays. A terme, la Chine verra deux grands partis s'affronter : Le parti communiste et le Guomintang. Mais Taiwan n'acceptera cela que si le deuxieme parti taiwanais a aussi droit de cite, et c'est la que cela se complique, que les choses prennent de l'ampleur, de la vitesse, de l'ironie.
Le parti independantiste taiwanais va se transformer sur le continent chinois en parti des autonomistes, des libertes religieuses, des minorites, etc. Il sera donc une sorte d'equivalent des Lib Dem anglais, ou des ecologistes allemands, progressistes mais minoritaires, une force d'appoint, lieu du "troisieme homme" qui permettra de faire le joint entre les deux ennemis historiques.
Voila, il y aura la gauche (les communistes, qui pourront revenir a leur fondamentaux et promouvoir un traitement social de la Chine), la droite (les nationalistes qui regagneront facilement de la legitimite dans le peuple) et une espece de centre (decentralisateur, liberal et ecologiste) qui sera le parti des intellectuels a la mode.
Qu'en pensez-vous ?

Regarder la télévision est devenu une chose trop pénible. Outre les images des morts, des décombres, outre les informations qui tournent autour de la catastrophe, le téléspectateur étranger ressent une gêne morale.
Les programmateurs s'interdisent de parler d'autre chose, et cherchent donc à faire preuve de créativité, à divertir la population, mais avec l'événement du moment, et rien d'autre. Et comme on ne peut pas en rire, alors on en pleure, et les programmateurs déclinent toutes les méthodes pour émouvoir, faire pleurer, créer de l'admiration pour les sauveteurs, et, au final, créer un sentiment d'émotion intime, de solidarité, de communion dans l'épreuve que toute la nation doit partager.
Regarder la télévision, c'est donc entrer dans une réunion de famille, une cérémonie communautaire extrêmement intime, où les gens, même en uniforme, pleurent, où le public s'essuient les yeux, où les orateurs se succèdent, soit pour chanter, soit pour témoigner, soit pour relayer la parole émotive qui parcourt le pays. Le pays traverse une phase de sentimentalisme accru, que l'on pouvait percevoir avant les événements, mais qui arrive à un point d'incandescence. Tout peut faire pleurer, et on cherche tous les moyens pour s'émouvoir, car c'est le seul sentiment qu'on s'autorise. On ne recule devant rien, pas même devant les enfants morts dans les écoles mal construites du Sichuan : on écrit des poèmes où l'enfant est séparé de sa mère :

"Mon petit, vite !
Serre fort la main de ta maman !
La route du paradis
Est trop sombre !
Maman a peur que
Tu te cognes la tête.
Vite !
Serre fort la main de ta maman !
Pour que ta maman puisse t'accompagner.

Maman !
J'ai peur !
La route du paradis
Est trop sombre !
Je ne vois pas ta main…
Depuis que
Les murs écroulés
Ont emporté la lumière du soleil,
Je ne peux plus voir
Ton regard plein de tendresse…
(Traduction, Courrier International)

Un sentimentalisme que je crois n'avoir jamais vu se déverser avec aussi peu de retenue. Tong elle-même s'interroge sur l'évolution d'une chaîne de télé où les présentateurs ne font plus de séparation entre leurs émotions intimes et leur travail public. Les Chinois qu'on aime imaginer pleins de maîtrise, de modestie, de mystère, que l'on croit se tenir sur leur quant-à-soi, repliés dans un intérieur inaccessible, les Chinois du XXIe siècle expriment leurs émotions sur des plateaux télé. Ils frissonnent à l'unisson dans une grande émotion qui traverse et étreint tout le pays, ils s'en nourrissent et la nourrissent de leurs larmes.
Alors pour le voyageur, regarder cela, c'est comme faire du voyeurisme. Il s'éloigne sur la pointe des pieds et essaye de ne pas déranger.

Comment les Chinois perçoivent-ils l'aide des pays étrangers pour la gestion de la catastrophe actuelle ?
J'avoue ma naïveté : je ne m'attendais pas à ce qu'elle fasse l'objet de suspicion, de gêne ou de rejet. J'ai donc été surpris d'entendre que si Pékin a finalement accepté cette aide, c'était pour des raisons diplomatiques, pour ne pas mécontenter les étrangers.
Ce que j'ai entendu n'aurait peut-être pas dû m'étonner, c'est la marque d'une population qui n'a pas l'habitude de vivre dans une communauté internationale. "La Chine n'en a pas besoin ; nous avons assez de bras, assez de technologie et assez d'argent pour faire face à ce malheur."
Un virulent agacement agitait mes amis, qui voyaient chez les Français un air de grands seigneurs qui voudraient qu'on s'agenouille parce qu'ils envoient un petit chèque et quelques couvertures. L'idée que chez nous, à l'Ouest, lorsque nous connaissons une catastrophe naturelle, tous les pays voisins se mobilisent et offrent une aide que l'on ne refuse jamais, ne les avait pas effleurés.
Tout devenant un enjeu nationaliste, ils ont peur d'être pris pour des imbéciles, même et encore dans le plus grand trouble. Les Japonais risquent de se moquer d'eux, les Français veulent faire oublier leur maladresse, les Américains vont chercher à obtenir des informations, et, pire que tout, phobie des phobies, la présence d'étrangers va produire du chaos. Les étrangers n'ont donc aucune pitié ?
La sentimentalité des Chinois est rudement mise à l'épreuve. Il ne faut pas leur en vouloir, ils sont à cran, il y a trop de choses à digérer en même temps, trop de changements trop rapides et trop bouleversants. Un monde nouveau à comprendre, et, avant de le comprendre, à construire, et à reconstruire.
Là-dessus, la lecture d'articles de presse qui font planer un doute et un calcul sur la gestion des événements par le régime, l'impression constante qu'on les méprise, la comparaison que l'on fait avec la Birmanie, leur donnent envie de dire : "Reprenez-les, vos couvertures, on s'en sortira sans vous."
Mais nos conversations restent courtoises, elles ne débordent pas, nous continuons de nous apprendre des choses les uns aux autres, dans un climat de respect et d'affection, et c'est le plus important.

Trois jours de deuil national pour les victimes du tremblement de terre. C'est une habitude chinoise avec les catastrophes. Les gouvernements provinciaux le faisaient lorsqu'il y avait des mines qui explosaient. Cai Chongguo a stigmatisé cette pratique avec la pertinence qu'on lui connaît. 
On est toujours démuni, devant une catastrophe, alors en effet, décréter un deuil national, c'est toujours un petit quelque chose. Les karaoke sont fermés, il n'y a plus de musique de fonds dans les supermarchés, les télévisions diffusent les mêmes images, certains sites internet s'ouvrent sur une page d'accueil en noir et blanc. Beaucoup de gens trouvent que les rues sont plus calmes, qu'on les traverse avec plus de sécurité.
Pendant les trois minutes de silence qu'on devait observer il y a deux ou trois jours, les automobilistes ont klaxonné avec ferveur, lançant des prières bruyantes aux mannes des victimes. De même que les pétards et les détonations sont propiciatoires, le bruit du klaxons, séparé de leur fonction pratique, était peut-être dans le coeur des chauffeurs superstitieux, enrobé d'une efficace prophylactique.
Les citoyens commencent à être fatigués de ce deuil. On entend des gens se plaindre du climat dépressif que l'ambiance induit. On peine à trouver des ressources pour se motiver au travail. 
On se souvient de la réaction des Américains après Les attentats du 11 spetembre : retournons au travail, montrons-leur et montrons-nous qu'on ne va pas s'arrêter pour autant.
Moi, je le dis tout net, je suis de moins en moins motivé au boulot. Voyez, là, je devrais me raser et me préparer pour mes cours, eh bien je vous écris ces quelques lignes à la place, avec en tête l'envie de gerber que m'ont donné les images de la télé. Combien d'enfants doivent faire de cauchemars, avec ce qu'on leur montre sur écran ?
Je ne sais pas si c'est l'effet papillon, la catastrophe récente et les autres imminentes, ou si c'est la conscience que je vais bientôt partir, mais je n'ai pas envie de travailler. Je me verrais plutôt pas mal à brûler de l'encens au temple Long Hua, ou plier des feuilles de papier en forme de grues.
 

Cette année, c’est la poisse. Le tremblement de terre est tragiquement symbolique de l’histoire contemporaine du pays. Confrontée à tous les désagréments de ce début d’année, la population s’énervait mais ne faiblissait pas. Le tremblement de terre accable. On regarde maintenant la liste des malheurs et on se dit que c’est une malédiction qui s’est abattue sur la Chine. Les neiges de cet hiver, les accidents de train, les événements du Tibet, les manifestations sur le parcours de la flamme olympique, toutes ces choses énervaient et on avait peur que cela gâche la fête des Jeux Olympiques, mais rétrospectivement, elles prennent la forme plus générale d’un sort jeté sur le pays.

Certains devins prédisent que les J.O. n’auront même pas lieu.

Mon amie ne veut plus aller à Xian le week-end prochain, elle dit que la région serait aussi victime d’un tremblement de terre. Il faut dire qu’elle est nulle en géographie, et qu’elle peut imaginer Xian à 300 km de Chengdu (il y a deux ans, elle voyait l’Amérique et l’Australie en Europe, et le tout s’appelait selon elle : « Ouest ».) Mais cette nullité géographique la rend plus proche de la masse des Chinois qui vivent leur pays comme un lieu aussi intime que nous voyons le nôtre. Ils savent que c’est grand mais sans mesure exacte. Mon amie voit aujourd’hui l’ensemble du territoire chinois comme fébrile, fragilisé, dans l’attente d’un nouveau malheur.

Ce n’est d’ailleurs pas irrationnel : les conséquences à venir sont innombrables, les médias ne parlent que de cela et les images des décombres envahissent les écrans et les journaux. On attend les épidémies qui, paraît-il, suivent les catastrophes naturelles. On s’attend à de nouvelles mauvaises nouvelles.  

On attend, on donne de l’argent, on attend, et on préfère, dans la mesure du possible, ne pas voyager.

Photos : Cécilia de Varine ©

Dire des phrases vides de sens, c'est aussi ce qu'on faisait à l'époque du règne de Mao. Si l'on en croit les témoignages de l'époque, la moindre phrase politique pouvait vous créer des ennuis, alors on se limitait à réciter le petit livre rouge. Aujourd'hui, je ressens des réactions de cet ordre, en particulier dans le contexte d'une université d'autant plus contrôlée qu'elle est prestigieuse, et qu'elle fournira nombre des membres de l'élite à venir.
Une amie à qui je faisais part de cette hypothèse concernant l'époque maoïste, l'a reçue avec froideur et doute. Puis elle a parlé de sa famille, sans une parole de jugement : grand père emprisonné pour avoir aidé un membre du Guomintang ; père considéré de "mauvaise origine" et interdit d'université, et elle, enfin, préférant ne pas parler politique car "cela n'apporte pas de bien".
Mais le vide des phrases, cela rejoint aussi le vide au centre du sage, la vision du corps et de l'être qui tournent autour d'un espace de non être, nécessaire pour laisser passer le souffle.
C'est le vide au centre du bambou, plante de sagesse et de vitesse.
C'est le vide au centre de la tour Jin Mao, qui donne le vertige et la grâce. Un vide qui abolit la notion de haut et de bas, d'ordre spatial.

L'apparence extérieure peut être, on le voit, extrêmement puissante, ferme, confiante, conquérante, dominatrice, expansionniste, compétitive. Cela ne doit pas faire oublier le centre évidé, le centre silencieux, le centre inaccessible à la raison et à la parole.

Certains professeurs enseignent encore les langues étrangères de sorte que les étudiants ne réfléchissent pas, que toutes les phrases qu’ils prononcent soient, si possible, vides de sens. Les textes sur lesquels ils s’appuient sont eux aussi soigneusement vidés de tout contenu culturel, ou intellectuel, ou autre. Les compositions demandées ne sont jugées que d’un point de vue purement formel et de la correction de la langue.

De grands efforts sont fournis pour retirer tout intérêt à l’apprentissage du français, et à le rendre uniquement technique, mécanique. Alors que nous sommes environnés de textes intéressants, que les manuels scolaires regorgent d’écrits à la fois pertinents pour s’ouvrir l’esprit, et utiles pour la progression linguistique, nos professeurs préfèrent créer ex-nihilo des productions qui répondent à des critères de stricte nullité culturelle.

Un jour, on vient me demander de corriger un texte qui était destiné à devenir une base d’étude pour retravailler telles ou telles structures de langue. Je m’exécute, mais très vite je demande : « Qu’est-ce que c’est censé être ? Un discours public ? Une lettre ? Un article ? Une production universitaire ? » On me répond que c’est un peu tout ça en même temps, mi écrit mi oral, que c’est juste pour s’entraîner. Ce fut une des mes grandes expériences chinoises : les phrases n’étaient que des manifestations de surface, elles jouaient la comédie de la jovialité, de l’argumentation, de l'émotion, mais sans aucune espèce de contexte communicatif. C’était du vide monté en épingle, venant de nulle part et exprimé pour personne.

Cela peut aller très loin, si loin que le voyageur n’en croit pas ses oreilles. Les étudiants préparent une rencontre avec des étrangers en apprenant par cœur des phrases qu’il faudra répondre dans les conversations prévues à l'avance. On leur apprend aussi ce qu’il faut dire sur leur propre université, sur leurs professeurs, ce qu’il faut dire à la fin, lorsqu’ils remercieront et partiront. C’est hallucinant : si un étudiant cherche à dire la même chose avec d’autres mots, le professeur le reprend et lui fait répéter les formules ad nauseam jusqu’à le faire atteindre à l’état de non pensée idéal.

Quand on sait que ces choses existent encore en Chine, il me semble que l'on comprend mieux beaucoup d'autres choses. 

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