Elle ne connaît rien à la politique, rien à l'économie, elle ne s'intéresse pas particulièrement à la vie culturelle de son pays, mais elle est
intelligente, elle parle en choisissant ses mots. J'aime sa clarté et sa calme détermination. Elle conduit sa vie avec mesure, alliant un sens de l'aventure qui l'a fait quitter sa ville
natale, et une prudence qui la tient éloignée de Shanghai. Mais pas trop éloignée pour que nous puissions nous voir de temps en temps.
Je ne sais pas trop quelle stratégie préside à ses choix qui la mènent d'emplois en formations, de cours du soir en cours du matin.
Elle ne lit pas de journaux, donc ce qu'elle dit est le reflet des rumeurs, des nouvelles partagées, de ce que sait la population sur un événement. Dans un restaurant américain, où elle appred à
utiliser fourchette et couteau, elle me dit qu'elle fut très fâchée de ce qui s'est passé avec la France récemment.
Je lui dis que je ne sais pas de quoi elle parle. Elle ne me croit pas mais elle m'explique quand même la situation telle qu'elle la comprend : Carrefour a fait ou a dit quelque chose
contre la Chine, et donc on a manifesté contre cette entreprise. Ce que Carrefour a fait, ou a dit, elle ne le sait pas, mais comme on a manifesté contre lui, c'est qu'il a commis quelque
acte anti-chinois. Ensuite (ou avant, elle ne se souvient plus), le gouvernement français a décidé de briser ses liens d'amitié avec la Chine. "J'étais troublée car je considère la France de la
même manière que je te considère, toi."
Dans le même repas, elle m'a fait part de certaines connaissances qu'elle avait à propos des peuples du monde : les Grecs sont homosexuels, les hommes français ont plusieurs maîtresses
(mais les femmes françaises sont plus fidèles, curieusement, alors je suppose que les Français jettent leur dévolu sur les femmes grecques qui doivent doucement s'emmerder : mon
amie pense que l'idée est raisonnable.) Les Allemands sont sérieux. Elles commencent ses phrases par : "Je sais que..."
Il y a trois ans, elle m'avait dit que les Etats-Unis, l'Europe et l'Australie constituaient un seul continent, que le Tibet avait toujours été chinois et que le Parti communiste n'avait
jamais fait de mal à un monument historique chinois.
Aucune tension n'est venue obscurcir notre week end, mais je me suis demandé dans quelle mesure l'hystérie nationaliste et bavarde, qui agite par moments les peuples en transformation, pouvait
ruiner, à terme, des relations comme la nôtre.
Un couple d'amis français vient d'accoucher d'un petit d'homme, au coeur de Shanghai. Plutôt que d'aller dans un hôpital occidental, ils
ont choisi un hôpital chinois de bonne réputation, qui possède un étage VIP. En Chine, il y a un peu partout des coins VIP (et, plus généralement, la notion de privilège imprègne les pratiques
quotidiennes et les rapports à l'espace, dans la ville comme dans les vies).
Moi qui suis une petite nature, le récit de l'accouchement m'a fait défaillir. Il m'a fallu boire deux bières pour m'en remettre et me tenir sur mes jambes.
Il semblerait que les Chinoises accouchent différemment des autres. On dit (mais c'est peut-être une connerie, moi je répète ce qu'on me dit) qu'elles optent pour les césariennes, que
c'est extrêmement courant en tout cas. Pour cette raison, les infirmières manqueraient d'empathie pour la souffrance des étrangères qui accouchent par voie naturelle. En général, mes amis
reconnaissent que le personnel était professionnel et que les bonnes décisions ont été prises au bon moment, mais ils sont restés choqués du peu d'attention qu'on leur a témoignée, du manque
d'explication, de suivi, de soutien, de chaleur. Dans les heures de douleur, les infirmières gardaient ce sourire chinois que l'on reconnaît bien et qui peut être si dur à supporter, même
lorsque l'on sait que ce n'est pas un sourire méchant. Un sourire qui s'affiche devant le malheur des autres, et qui semble aux Occidentaux être une moquerie, mais qui n'est
certainement qu'une réaction de gêne. Par ailleurs, des femmes qui accouchent, elles en voient des centaines et, généralement, les femmes chinoises sont prises en charge affectivement par la
famille.
Lorsque le bébé est né, les femmes chinoises restent un mois au lit. Pendant la grossesse, elles mangent un oeuf tous les jours, et après l'accouchement, elles boivent du lait. On reconnaît
bien là les principes de médecine traditionnelle, fondée sur la ressemblance des éléments : vous voulez être forts, mangez des couilles de taureau ; vous voulez calmer votre feu intérieur,
prenez-moi de cette poudre de serpent ; vous êtes enceinte, consommez des oeufs...
Les étrangers restent étonnés par le fait que les femmes chinoises gardent le lit un mois. Les raisons sont variées, je suppose que la cicatrisation due à la césarienne y est pour beaucoup, mais
ce n'est jamais la raison que les Chinois invoquent quand ils m'en parlent. Généralement, on me dit que c'est la tradition, les recommandations des docteurs et des grand-mères.
Puis les Chinoises retournent au boulot, et alors, se passe un phénomène extraordinaire : elles perdent tous leurs kilos superflus en quelques semaines! Elles avaient doublé de volume pour
engraisser le petit empereur, et elles se retrouvent toute pimpantes, légères et fines un mois plus tard.
On ne m'enlèvera pas de la tête que sur cette question, comme sur d'autres, nous devrions observer de près nos amis chinois.
Regarder la télévision est devenu une chose trop pénible. Outre les images des morts, des décombres, outre les informations qui tournent autour
de la catastrophe, le téléspectateur étranger ressent une gêne morale.
Les programmateurs s'interdisent de parler d'autre chose, et cherchent donc à faire preuve de créativité, à divertir la population, mais avec l'événement du moment, et rien d'autre. Et comme on
ne peut pas en rire, alors on en pleure, et les programmateurs déclinent toutes les méthodes pour émouvoir, faire pleurer, créer de l'admiration pour les sauveteurs, et, au final, créer un
sentiment d'émotion intime, de solidarité, de communion dans l'épreuve que toute la nation doit partager.
Regarder la télévision, c'est donc entrer dans une réunion de famille, une cérémonie communautaire extrêmement intime, où les gens, même en uniforme, pleurent, où le public s'essuient les yeux,
où les orateurs se succèdent, soit pour chanter, soit pour témoigner, soit pour relayer la parole émotive qui parcourt le pays. Le pays traverse une phase de sentimentalisme accru, que l'on
pouvait percevoir avant les événements, mais qui arrive à un point d'incandescence. Tout peut faire pleurer, et on cherche tous les moyens pour s'émouvoir, car c'est le seul sentiment qu'on
s'autorise. On ne recule devant rien, pas même devant les enfants morts dans les écoles mal construites du Sichuan : on écrit des poèmes où l'enfant est séparé de sa mère :
"Mon petit, vite !
Serre fort la main de ta maman !
La route du paradis
Est trop sombre !
Maman a peur que
Tu te cognes la tête.
Vite !
Serre fort la main de ta maman !
Pour que ta maman puisse t'accompagner.
Maman !
J'ai peur !
La route du paradis
Est trop sombre !
Je ne vois pas ta main…
Depuis que
Les murs écroulés
Ont emporté la lumière du soleil,
Je ne peux plus voir
Ton regard plein de tendresse…
(Traduction, Courrier International)
Un sentimentalisme que je crois n'avoir jamais vu se déverser avec aussi peu de retenue. Tong elle-même s'interroge sur l'évolution d'une chaîne de télé où les
présentateurs ne font plus de séparation entre leurs émotions intimes et leur travail public. Les Chinois qu'on aime imaginer pleins de maîtrise, de modestie, de mystère, que l'on croit
se tenir sur leur quant-à-soi, repliés dans un intérieur inaccessible, les Chinois du XXIe siècle expriment leurs émotions sur des plateaux télé. Ils frissonnent à l'unisson dans une
grande émotion qui traverse et étreint tout le pays, ils s'en nourrissent et la nourrissent de leurs larmes.
Alors pour le voyageur, regarder cela, c'est comme faire du voyeurisme. Il s'éloigne sur la pointe des pieds et essaye de ne pas déranger.
Comment les Chinois perçoivent-ils l'aide des pays étrangers pour la gestion de la catastrophe actuelle ?
J'avoue ma naïveté : je ne m'attendais pas à ce qu'elle fasse l'objet de suspicion, de gêne ou de rejet. J'ai donc été surpris d'entendre que si Pékin a finalement accepté cette aide, c'était
pour des raisons diplomatiques, pour ne pas mécontenter les étrangers.
Ce que j'ai entendu n'aurait peut-être pas dû m'étonner, c'est la marque d'une population qui n'a pas l'habitude de vivre dans une communauté internationale. "La Chine n'en a pas besoin ; nous
avons assez de bras, assez de technologie et assez d'argent pour faire face à ce malheur."
Un virulent agacement agitait mes amis, qui voyaient chez les Français un air de grands seigneurs qui voudraient qu'on s'agenouille parce qu'ils envoient un petit chèque et quelques
couvertures. L'idée que chez nous, à l'Ouest, lorsque nous connaissons une catastrophe naturelle, tous les pays voisins se mobilisent et offrent une aide que l'on ne refuse jamais, ne les
avait pas effleurés.
Tout devenant un enjeu nationaliste, ils ont peur d'être pris pour des imbéciles, même et encore dans le plus grand trouble. Les Japonais risquent de se moquer d'eux, les Français veulent faire
oublier leur maladresse, les Américains vont chercher à obtenir des informations, et, pire que tout, phobie des phobies, la présence d'étrangers va produire du chaos. Les étrangers n'ont donc
aucune pitié ?
La sentimentalité des Chinois est rudement mise à l'épreuve. Il ne faut pas leur en vouloir, ils sont à cran, il y a trop de choses à digérer en même temps, trop de changements trop rapides et
trop bouleversants. Un monde nouveau à comprendre, et, avant de le comprendre, à construire, et à reconstruire.
Là-dessus, la lecture d'articles de presse qui font planer un doute et un calcul sur la gestion des événements par le régime, l'impression constante qu'on les méprise, la comparaison
que l'on fait avec la Birmanie, leur donnent envie de dire : "Reprenez-les, vos couvertures, on s'en sortira sans vous."
Mais nos conversations restent courtoises, elles ne débordent pas, nous continuons de nous apprendre des choses les uns aux autres, dans un climat de respect et d'affection, et c'est le plus
important.
Cette année, c’est la poisse. Le tremblement de terre est tragiquement symbolique de l’histoire contemporaine
du pays. Confrontée à tous les désagréments de ce début d’année, la population s’énervait mais ne faiblissait pas. Le tremblement de terre accable. On regarde maintenant la liste des malheurs et
on se dit que c’est une malédiction qui s’est abattue sur la Chine. Les neiges de cet hiver, les accidents de train, les événements du Tibet, les manifestations sur le parcours de la flamme
olympique, toutes ces choses énervaient et on avait peur que cela gâche la fête des Jeux Olympiques, mais rétrospectivement, elles prennent la forme plus générale d’un sort jeté sur le
pays.
Certains devins prédisent que les J.O. n’auront même pas lieu.
Mon amie ne veut plus aller à Xian le week-end prochain, elle dit que la région serait aussi victime d’un
tremblement de terre. Il faut dire qu’elle est nulle en géographie, et qu’elle peut imaginer Xian à 300 km de Chengdu (il y a deux ans, elle voyait l’Amérique et l’Australie en Europe, et le tout
s’appelait selon elle : « Ouest ».) Mais cette nullité géographique la rend plus proche de la masse des Chinois qui vivent leur pays comme un lieu aussi intime que nous voyons le nôtre.
Ils savent que c’est grand mais sans mesure exacte. Mon amie voit aujourd’hui l’ensemble du territoire chinois comme fébrile, fragilisé, dans l’attente d’un nouveau malheur.
Ce n’est d’ailleurs pas irrationnel : les conséquences à venir sont innombrables, les médias ne parlent
que de cela et les images des décombres envahissent les écrans et les journaux. On attend les épidémies qui, paraît-il, suivent les catastrophes naturelles. On s’attend à de nouvelles mauvaises
nouvelles.
On attend, on donne de l’argent, on attend, et on préfère, dans la mesure du possible, ne pas voyager.

Photos : Cécilia de Varine
©
Dire des phrases vides de sens, c'est aussi ce qu'on faisait à l'époque du règne de Mao. Si l'on en croit les témoignages de l'époque, la moindre
phrase politique pouvait vous créer des ennuis, alors on se limitait à réciter le petit livre rouge. Aujourd'hui, je ressens des réactions de cet ordre, en particulier dans le contexte d'une
université d'autant plus contrôlée qu'elle est prestigieuse, et qu'elle fournira nombre des membres de l'élite à venir.
Une amie à qui je faisais part de cette hypothèse concernant l'époque maoïste, l'a reçue avec froideur et doute. Puis elle a parlé de sa famille, sans une parole de jugement : grand père emprisonné
pour avoir aidé un membre du Guomintang ; père considéré de "mauvaise origine" et interdit d'université, et elle, enfin, préférant ne pas parler politique car "cela n'apporte pas de bien".
Mais le vide des phrases, cela rejoint aussi le vide au centre du sage, la vision du corps et de l'être qui tournent autour d'un espace de non être, nécessaire pour laisser passer le souffle.
C'est le vide au centre du bambou, plante de sagesse et de vitesse.
C'est le vide au centre de la tour Jin Mao, qui donne le vertige et la grâce. Un vide qui abolit la notion de haut et de bas, d'ordre spatial.
L'apparence extérieure peut être, on le voit, extrêmement puissante, ferme, confiante, conquérante, dominatrice, expansionniste, compétitive. Cela
ne doit pas faire oublier le centre évidé, le centre silencieux, le centre inaccessible à la raison et à la parole.
Certains professeurs enseignent encore les langues étrangères de sorte que les étudiants ne réfléchissent
pas, que toutes les phrases qu’ils prononcent soient, si possible, vides de sens. Les textes sur lesquels ils s’appuient sont eux aussi soigneusement vidés de tout contenu culturel, ou
intellectuel, ou autre. Les compositions demandées ne sont jugées que d’un point de vue purement formel et de la correction de la langue.
De grands efforts sont fournis pour retirer tout intérêt à l’apprentissage du français, et à le rendre
uniquement technique, mécanique. Alors que nous sommes environnés de textes intéressants, que les manuels scolaires regorgent d’écrits à la fois pertinents pour s’ouvrir l’esprit, et utiles pour
la progression linguistique, nos professeurs préfèrent créer ex-nihilo des productions qui répondent à des critères de stricte nullité culturelle.
Un jour, on vient me demander de corriger un texte qui était destiné à devenir une base d’étude pour
retravailler telles ou telles structures de langue. Je m’exécute, mais très vite je demande : « Qu’est-ce que c’est censé être ? Un discours public ? Une lettre ? Un
article ? Une production universitaire ? » On me répond que c’est un peu tout ça en même temps, mi écrit mi oral, que c’est juste pour s’entraîner. Ce fut une des mes grandes
expériences chinoises : les phrases n’étaient que des manifestations de surface, elles jouaient la comédie de la jovialité, de l’argumentation, de l'émotion, mais sans aucune espèce de
contexte communicatif. C’était du vide monté en épingle, venant de nulle part et exprimé pour personne.
Cela peut aller très loin, si loin que le voyageur n’en croit pas ses oreilles. Les étudiants préparent une
rencontre avec des étrangers en apprenant par cœur des phrases qu’il faudra répondre dans les conversations prévues à l'avance. On leur apprend aussi ce qu’il faut dire sur leur propre
université, sur leurs professeurs, ce qu’il faut dire à la fin, lorsqu’ils remercieront et partiront. C’est hallucinant : si un étudiant cherche à dire la même chose avec d’autres mots, le
professeur le reprend et lui fait répéter les formules ad nauseam jusqu’à le faire atteindre à l’état de non pensée idéal.
Quand on sait que ces choses existent encore en Chine, il me semble que l'on comprend mieux beaucoup d'autres
choses.
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