Je précise : au premier étage! Si vous entrez au Platane sans savoir, on ne vous demandera rien et on vous installera à une table du rez-de-chaussée, et on vous servira de la nourriture excellente aussi, mais vous sortirez un peu déçu ; vous direz que cela ne mérite pas la mention de "meilleur restaurant de Shanghai". Au rez-de-chaussée, il s'agit d'une brasserie de très bonne qualité, mais d'une brasserie, et vous n'êtes pas prêt à vider votre bourse pour un steack frites.
Pour aller à l'étage, où se situe le restaurant gastronomique, il faut le demander, il faut un peu forcer la main à un personnel qui a reçu des directives strictes : ne pas en faire un hall de gare, limiter le plus possible le nombre de clients pour qu'ils puissent être vraiment pris en charge.
On peut les comprendre. Les prix sont rédhibitoires et beaucoup de gens entreraient et sortiraient au bout de cinq minutes, après colloques gênés entre convives. Deux menus, l'un à 750 RMB, et l'autre à 1000. Le premier vin rouge (un très bon Figeac) est à 650 RMB. L'addition finale monte facilement à 1500RMB par personne, ce qui est un vrai scandale, je suis d'accord, mais là n'est pas la question. La question est que la bouffe est merveilleuse, le service excellent, la déco étonnante, que le dîner dure trois ou quatre heures sans possibilité de s'emmerder, et qu'on se retrouver vite seuls attablés dans ce petit espace confortable. La gastronomie, il vaut mieux que cela passe par le bouche à oreille, la gastronomie est une affaire de connaisseurs. La plupart des clients qui étaient en bas, dans la brasserie, étaient plus riches que nous : la sélection ne se fait pas uniquement par le portefeuille, mais par la volonté, par la connaissance, la pugnacité.
Entouré d'un papier peint qui fait penser aux chinoiseries du XVIIe siècle, d'amples motifs de branches d'arbres et d'oiseaux, le groupe d'amis tartine son pain avec du beurre de truffe, en attendant de commander. Je recommande le menu à 750 yuan, qui comporte trois ou quatre entrées : une Coquille Saint-Jacques, du foie gras préparé de trois façons différentes, sous forme de mousse (avec une confiture d'abricot que j'ai trouvée géniale, enfin l'idée était géniale), sous forme poêlée et sous forme de terrine (avec de l'anguille), puis une salade de carbe avec d'autres choses légères qui faisaient une bonne suite au foie gras.
Puis est venu le loup, ou le bar, je ne sais pas ce que l'on dit le plus habituellement. Le terme anglais de Seabass est plus courant car c'est un poisson qu'on mange plus souvent dans les bons restaurants anglo-saxons, dans le monde entier. C'est donc un poisson que les restaurants français proposent lorsque le chef n'est pas français, comme c'est le cas du Platane. Ici, nous avions du "black seabass", un bar noir qui se distingue du bar normal en ceci qu'il est plus petit, plus sombre et qu'il est meilleur au goût, si l'on en croit le serveur à qui nous avons posé la question. Le poisson avait un petit goût de brûlé que j'ai beaucoup apprécié. Le chef jouait sur le goût du brûlé, une subtile impression qui se retrouvait dans la Saint-Jacques et le foie gras poêlé, qui réhaussait la combinaison des sauces et des aliments principaux. C'est à des détails comme ceux-là, le jeu risqué du brûlé, que l'on reconnaît l'artiste parmi les chefs.
Puis j'ai eu une absence. Je n'avais presque pas dormi la veille au soir, et ma journée avait été bien remplie, arrivé au fromage et à la litanie des plats sucrés (fruits, sorbets, desserts, niama niama au chocolat pour accompagner le café ou je ne sais quoi), je piquais du nez, et il n'est pas jusqu'à ma voisine de table qui ne me dit que mes yeux étaient rouges. J'allais m'assoupir sur le canapé qui occupait une alcôve, histoire de libérer quelques rêves qui cognaient contre ma tête. Je revenais à table, réveillé par Grégoire pour le(s) dessert(s), tous meilleurs les uns que les autres.
Nous sommes sortis de là impressionnés sur tous les points et à tous les niveaux. De toutes les tables que nous avons essayées, et pour ce qui concerne la cuisine française, c'est le Platane qui remporte la palme, sans aucune hésitation, il domine Shanghai de la tête et des épaules. 
Le Platane, au croisement de Huangpi lu et de Xingye lu, à un bout de Xintiandi, au bord du lac.  

L'histoire est simple, troublante et scandaleuse, et elle montre le chemin à parcourir pour que la Chine devienne normale.
Après avoir sélectionné quelques CV pour remplir un poste d'enseignant dans mon université, nous procédons à des entretiens téléphoniques. Nous commençons par celle qui a le meilleure profil : qualifications, expériences, compétences, âge, elle représente la personne idéale pour ce poste. 
Soudain, une collègue chinoise pousse un cri : la postulante a commis l'irréparable ; elle a fait un stage de deux mois, il y a six ans, chez "Reporters sans frontières", organisation qui est devenue l'incarnation du mal absolu chez nos amis Chinois.
Nos amis Chinois ne voudront rien entendre, car la défense de leur patrie passe avant tout, même si n'importe quel discours peut passer pour la défense de la patrie. "C'est très grave, dit ma collègue, avoir travaillé avec cette organisme est impardonnable." Mais on pardonne quand il y a faute, me permets-je, ici, nous avons une femme qui, lorsqu'elle était étudiante, a fait un stage dans une association légale, autorisée... Rien n'y fera, la jeune femme a beau être motivée, parfaite pour le job, faire preuve de diplomatie, n'avoir aucune intention négative envers la Chine, elle est devenue indésirable. Elle est devenue coupable, co-responsable des manifestations pro-tibétaines à Paris et ailleurs. Une collègue refusera même de lui parler au téléphone et dira bien fort qu'il faut raccrocher. 
Deux choses émanent de cette discussion. Premièrement, un homme est sali par des actions passées, pas seulement par des actions, mais par des contacts, des connaissances, etc. Et il est sali irrémédiablement. Deuxièmement, l'impureté d'une chose actuelle est rétroactive et corrompt tout ce qui a eu un lien avec cette chose dans le passé le plus lointain.   
De quelle vision de l'homme avons-nous affaire ici ? Y a-t-il quelque chose comme un humanisme chinois ? Et quelle est le rapport au temps que cela enveloppe ?
C'est un retour brutal vers les réflexes de la Révolution culturelle, où tout pouvait vous accuser.
C'est la limite de ce qu'on peut accepter, dans quelque pays que ce soit, sans se sentir le coeur au bord des lèvres.
C'est le signe que la recherche de la vérité ne vaut rien en Chine, devant toute posture patriotique. Il suffit de s'avancer, de bomber le torse, de déclamer d'une voix forte des paroles fausses, calomnieuses, injustes, stupides, mais clairement patriotiques, et vous marquez des points.

C'est un signe des temps, de la nervosité, de la fermeture, de l'émotivité du temps présent, et que je ressens depuis le mois de mars.

Il y a bientôt trois ans que je blogue en Chine et sur  la Chine, puisque j'ai commencé Nankin en douce le 26 juin 2005.
Je ne me suis jamais interdit de critiquer, ou de dénoncer des choses que je croyais choquantes, ou injustes.
Or je n'ai jamais été inquiété par qui que ce soit. J'occupe pourtant un poste sensible puisque j'enseigne à des jeunes gens qui ne doivent pas être corrompus, et qui sont très encadrés par le Parti.
Il faut le reconnaître, j'ai bénéficié d'une liberté de parole totale.
On m'a recommandé de la prudence, naturellement, maître-mot des relations sociales. Mais la prudence, dans le sens chinois, cela revient trop souvent à se taire pour éviter les ennuis.
Par prudence, on ne dit rien des prisonniers politiques (je veux dire les innocents chinois qui souffrent de l'injustice commise par les autorité chinoises.)
Par prudence, on se prétend l'ami de la Chine, et par là, on ferme les yeux sur les Chinois qui souffrent.
Par prudence, on ne fait pas la part des choses et on accepte de confondre les notions de Chine, de nation chinoise, d'individus chinois, de culture chinoise et de parti communiste chinois.
Par prudence, on fait semblant d'admettre que tous les régimes politiques se valent, que la démocratie n'est pas mieux que le parti unique ; que les Chinois n'ont pas besoin d'autre chose, pas besoin d'élire leurs dirigeants ; que la presse fançaise est aussi peu libre que la presse chinoise ; par prudence on fait donc le jeu de ceux qui ne veulent rien faire évoluer en Chine sous prétexte que tout va mal chez les étrangers.
Par prudence, on prétend que les Chinois ne souffrent pas, que rien ne s'est passé en 1989, sur la place Tienanmen, qu'au Tibet la violence vient des seuls Tibétains, que la Chine n'a jamais fait de mal à aucun peuple.¨
Par prudence, on prétend être l'ami de la Chine alors qu'en réalité, on fait son beurre en profitant de ce que des centaines de millions de Chinois sont exploités pour baisser les coûts de la main d'oeuvre.

Je sais que la plupart des Chinois francophones n'aiment pas lire des choses écrites de cette manière. Je sais que la plupart d'entre eux pensent que je suis hostile à la Chine, et c'est pour cela que je dois dire haut et fort qu'on m'a toujours laissé dire ce que je voulais, sans pression. On ne m'a jamais insulté, jamais fait de reproches, jamais menacé. 

Je sais que cette tolérance vient de ce que je suis un étranger, et qu'un Chinois ne pourrait pas se permettre d'écrire ces mots-là. Mais qu'il y ait une tolérance vis-à-vis des étrangers, c'est déjà un signe - temporaire, fragile - d'une certaine libéralisation des moeurs sociales.
Et puis j'espère que mes amis chinois, avec le temps, comprendront cette réalité : comme je parle librement, je dis vraiment ce que je pense, sans hypocrisie, si bien que lorsque je dis que j'aime la Chine, ce n'est pas de la diplomatie, mais la vérité de mon sentiment. Et lorsque je critique, ce n'est pas contre la Chine, mais en faveur de la haute idée que je me fais des Chinois.


Certes un peu restauré, assaini pour les besoins du tourisme, mais toujours agréable, et prise dans une odeur de mouton et de bouffes variées.





Une mixture à base de carrés gélatineux, blancs d'abord, puis brunis. Ils ressemblent à du tofu, mais ils sont en fait de la pâte de riz, comme pour faire les nouilles translucides qu'on mange dans la rue.


A cause de ces étals de foie de mouton, attaqué par des mouches et vendu au kilo, il arrive que le touriste chinois se sente plutôt d'aller manger ailleurs. Pourtant, la réputation gastronomique de Xian est très répandue en Chine.

Je sais que j'ai déjà fait le coup plusieurs fois, mais là c'est sûr, c'est officiel de tous les côtés. Je quitte la Chine dans un mois, jour pour jour.
Je pars du pays où j'ai réalisé plusieurs de mes rêves de gosses pour aller réaliser un autre rêve : celui d'aller écrire une thèse, et de passer mon temps à cela. Une bourse m'a été généreusement offerte pour que je puisse vivre dans les bibliothèques et les colloques pendant trois ans.
Alors je quitte la Chine et c'est un peu dur. Je sais déjà combien certaines choses vont me manquer, certains visages, certaines voix, une affection dans les contacts. Les massages de pieds, les fruits dans la rue, les restaurants pas chers et délicieux, le son du chinois, la tête des Chinois, le jour qui commence dès 5h30, les soirées au Face.
J'ai choisi de ne pas organiser de fête de départ, sauf quelques apéro pour discuter le bout de gras avec ceux qu'on ne croise pas souvent hors des occasions professionnelles. Mais sinon, pas de fêtes, d'abord parce que je n'aime pas trop cela, et ensuite parce que je ne me vois pas très joyeux à l'idée de fêter le fait même que je vais quitter tout ça.
Les différences culturelles impromptues, celles qu'on n'avait pas prévues, les réactions anti-françaises stupides, les déchaînements irrationnels ou le sentimentalisme dégoulinant, tout cela qui, sur le moment, vous fait fuir, mais qui, à terme, après avoir passé la crainte de devenir fou ou dégénéré, vous marque et dessine une nouvelle image de la Chine, encore plus attachante que celle qu'on s'était faite avec les paroles avantageuses lues ou entendues. Ces crises, ces folies, ce nationalisme borné, cette fierté démente, cette arrogance sont en fait les symptômes d'une société qui se transforme et qui a du mal à trtrouver des repères. Alors les gens se recroquevillent sur de pseudo-traditions qui n'ont rien de traditionnelles, ou qui n'ont rien de chinoises.
Jamais je n'aurai eu autant le sentiment du travail colossal qu'une nation doit accomplir, à certaines époques de son histoire. Nous sommes dans le moment chinois de l'humanité, où les problèmes sont affreusement graves, nombreux et intriqués. Il y a trop de Chinois, ils doivent absolument baisser de nombre, et en même temps la population vieillit, ce qui va rendre la charge trop lourde pour les générations à venir. Ils doivent se développer économiquement mais en arrêtant de polluer, ce qu'ils font aujourd'hui à un point tel qu'ils risquent eux-mêmes d'en crever. Ils doivent garantir la paix sociale, ce qui leur rend la démocratie indésirable, mais les dirigeants savent mieux que tout le monde combien les Chinois peuvent devenir explosif quand ils sont à bout.
Nous sommes au moment chinois de l'humanité parce que l'évolution de la Chine va déterminer notre vie à tous. Paix ou conflits majeurs, droit international ou retour à la barbarie du chacun pour soi, planète sur la voie du salut ou pollution globalisée. Les Chinois peuvent rendre l'avenir harmonieux s'ils parviennent à résoudre leurs défis majeurs sans catastrophe, comme ils peuvent faire sombrer le monde dans le chaos. C'est quand même excitant comme enjeu!
C'est aussi pour cela que je suis triste de partir. Il me semble qu'il faudrait justement être là et observer les choses en ce moment, et dans les années à venir. Je suis très curieux de savoir ce qui va se passer avec la crise économique, après les J.O., après l'Exposition universelle de 2010. Curieux de savoir comment vont évoluer les questions tibétaine, ouighour et taiwanaise.
Bon, je ne serai pas très loin, je pourrai toujours lire la presse.
Et puis je reviendrai souvent, car la Chine a changé ma vie, et m'a peut-être rendu plus harmonieux, moi aussi, au fond.
C'est très émouvant, ces stèles. Ecrire sur les pierres, et donner aux signes une apparence de calligraphie tracée au pinceau. Par l'estampage, en imprimer des feuilles pour diffuser l'écriture à des milliers de li.





Dans la tour de la cloche, il faut admirer la charpente, c'est ainsi. Ceux qui ne s'intéressent pas aux charpentes, ils feraient bien de s'abstenir d'aller à la tour de la cloche de Xian. Mais cela vaut pour beaucoup d'autres choses : ceux qui ne s'intéressent pas à l'art ne devraient pas se sentir obligés de payer l'entrée du Louvre quand ils visitent la France. Ceux qui ne sont pas sensibles à l'art des jardins ne devraient pas aller à Suzhou, ceux qui se fichent de l'histoire et de la sculpture n'ont rien à faire à Bing Ma Yong.

Si les gens, avant de voyager, faisaient le compte de ce qu'ils aiment vraiment et de ce qu'ils sont capables de voir, ils voyageraient beaucoup moins et nous serions moins de touristes. Du coup, tout serait plus cher, plus difficile d'accès et seuls quelques privilégiés pourraient admirer la charpente de la tour de la cloche de Xian, comme au temps de Victor Segalen. Et tout cela me serait interdit, alors que les gens continuent à voyager, après tout, ça m'arrange.


Une fois qu'on a apprécié la charpente, on peut assister à un concert de musique avec des instruments copiés sur ceux qu'on a excavés dans la région, et qui datent de la dynastie Qin (c'est-à-dire la première dynastie de l'Empire). Depuis le temps que je vois de ces cloches, dans les musées chinois, datant de deux mille ans, j'étais curieux de savoir somment cela sonnait en contexte. Sur la droite de la photo, derrière le flûtiste, une percussion avec des pierres suspendues (Boulez reprendra le principe), et derrière le guzheng, un instrument à vent complexe, appelé "Sheng". Les cloches, deux femmes en jouent : une contre le mur du fond, qui martèle les cloches élevées, et une sur le devant, qui ne frappe que les grosses cloches du bas, produisant un beau son grave qui donnait une incroyable majesté à l'ensemble. (Je dis ça parce que moi, je suis hyper sensible à la majesté.)  
Concert étonnant, musique métallique, tellurique. Les percussions soutiennent les mélodies de la flûte et de la cithare. Une musique puissante et bruyante, qui parle aux profondeurs de la terre. J'imagine bien  l'empereur sans pitié, le sanguinaire Shi Huangdi, digérer ou s'endormir sur une musique sans douceur, où se télescopent des sons de métal, faisant participer les éléments de la nature dans ses petits concerts privés, entouré de concubines à moitié nues qui lui griffent le torse et le fouettent avec leur chevelure.



Après le concert, un tourbillon de poussière de Loess s'abattait sur la ville. On ne voyait plus à cinquante mètres. Les gens avaient peur que cela ne soit le signe avant-coureur d'une nouvelle catastrophe, un tremblement de terre par exemple, puisque tout le pays était déjà dans l'ambiance. J'y ai cru moi aussi, mais j'étais intimement convaincu que c'est la terre qui s'était fait réveillée par la musique harassante des cloches et des pierres, que les dragons qui dormaient sous la terre avaient été appelés à se lever et à souffler de leur gros naseaux sur la bonne ville de Xian.
Vrai, j'avais la chair de poule, cette musique pouvait vous rendre fou, vous faire croire aux prodiges, aux sympathies, aux correspondances et aux mystérieuses communications. Cette musique avait fouillé la terre, car elle était faite pour cela, de même que l'empereur qui s'en délectait avait établi son royaume post-mortem sous nos pieds. C'est lui, peut-être, dont la tombe n'a toujours pas été visité, qui commandait les dragons et les tourbillons.


A Xian, un spectacle fait l'unanimité, qui "reconstitue" la musique et la danse de la dynastie Tang. Pas de l'opéra traditionnel, mais un show comme on en voit à la télévision. Des jolies danseuses qui jouent de leurs manches et qui bougent avec grâce, sur une musique orchestrée par des synthétiseurs et des batteries.


Dans la salle, des tables où des étrangers filmaient les danseuses pour les ramener à la maison, ou qui prenaient des photos pour alimenter leur blog. Il n'y avait qu'une seule personne chinoise, assise à côté de moi, qui se réjouissait infiniment du spectacle. Après le numéro des danseuses en vert, elle se tourna vers moi et me dit dans un sourire ébloui : "Je me sens très patriote." Devant mon étonnement, elle renchérit : "Je n'ai jamais aimé la Chine autant qu'en ce moment." De tout notre voyage à Xian, ou plutôt, de toutes les choses vues et visitées, elle aura préféré ce spectacle, qu'elle jugeait éminemment chinois, impossible à voir produit par les Occidentaux, et solide motif de fierté nationale. Cela m'a fait penser à une autre amie qui avait adoré le "sons et lumières" de Yangshuo et qui avait eu, aussi, une réaction similaire en en parlant. Un spectacle que nous sommes seuls à pouvoir produire et qui rend extrêmement optimiste pour l'avenir du pays.


Du point de vue musical, cela ne valait pas une seule représentation de Kunqu de la troupe de Nankin et, sans chercher à passer pour un cuistre, je dirais qu'il y avait autant d'esprit Tang que de beurre sur les branches. Pour filer la métaphore, la béchamel sonore n'avait d'égale que la beauté des danseuses que j'aurais pu regarder toute la nuit.
J'avais préféré les concours de chant qui avaient eu lieu au pied des remparts de Xian, où de nombreux locaux prenaient l'air et considéraient en fumant des clopes les différentes chanteuses qui venaient s'époumoner devant une sono moisie. La ferveur m'avait plu, ainsi que la mine apaisée des gens qui semblaient s'y connaître.
Ici, en revanche, rien de criard, rien de discordant, rien de brutal, rien de suraigu ni rien de détonant, rien d'explosif. Rien de profond, quoi. 

Ensuite, tous les étrangers regagnèrent leurs bus pour rentrer dans leur hôtel. Le spectacle faisait partie d'un package de tour operator. Les agences de voyage n'allaient tout de même pas leur proposer d'aller joindre des Chinois le long des remparts pour profiter de musiciens amateurs, à côté des enfants qui jouent et des vieux qui font des exercices sur de la terre jaune. Ils n'avaient pas traversé des milliers de kilomètres pour voir des Chinois, non mais sans blague. L'industrie touristique sait mieux que personne comment donner à voir pour de vrai ce qui a été reconstitué pour de faux.


La forêt de stèles, à Xian, est une expérience magnifique, même pour ceux qui ne lisent pas le chinois. C'est avant tout une expérience physique, avant même d'être visuelle, et loin avant d'être de déchiffrage. Le voyageur, en s'y promenant, pense inévitablement à Paul Segalen, qui fut tellement fasciné par ses monument d'écriture qu'il en conçut son livre le plus connu.



Cette stèle est la combinaison de huit caractères dont les quatre premiers (Ke, Ji, Fu, Li) renvoient à des préceptes confucéens très austères : "régler ses passions", "cultiver son esprit", s'écarter de l'orgueil", "observer les bienséances". Or, ce qui m'émeut aux larmes et me fait aimer la Chine plus que tout autre culture, c'est le fait que le résultat est un personnage qui danse. On oublie trop souvent que Confucius aimait la musique, qu'il dansait, qu'il chantait et qu'il jouait de la cithare. C'est la Chine que j'aime : la sagesse et l'enthousiasme, l'austérité et le sourire irrésistible, ce que confirme les images de cette jeune personne, à la fois grave et espiègle.


Plusieurs fois, j'ai entendu dire quela visite de l'armée en terre cuite, à Xian, était décevante. Que les spectateurs étaient loin, qu'on distinguait mal les visages. On dit que c'est moins impressionnant que les photos diffusées dans la presse. Ce n'est pas pour me vanter, mais moi, j'ai été très impressionné, j'ai trouvé le site extrêmement puissant. La scénographie nous permet de tourner autour de l'armée, en surplomb par moments, à hauteur de soldats à d'autres endroits. Le voyageur expérience donc à la fois le nombre, la masse de l'armée, et les individualités, le visage des soldats, leur corps, leur diversité.  



En visitant l'immense site du tombeau de Shi Huang Di (259-210 av.JC), on se pose la question : comment a-t-il été possible de ne rien laisser filtrer de ce colossal travail, de ce trésor infernal ? Comment a-t-on su empêcher le moindre poète soûlographe de faire des poèmes là-dessus ? Les ménagères de moins de cinquante ans d'en discuter au marché et de faire circuler une rumeur ? Moi, je veux bien qu'on ait tué tous les gens qui ont participé aux travaux, mais c'est une explication qui ne me suffit pas (il faut dire que je suis un peu chiant, comme mec.) Après tout, les Chinois écrivaient depuis des siècles, et pas n'importe quoi! A l'époque de cette réalisation, de nombreux débats ont eu lieu et de nombreux systèmes de pensée ont été mis en place pour déterminer ce qu'est un bon gouvernement, un bon chef, etc. Et personne n'aurait parlé, même de manière plus ou moins fabuleuse, du tombeau incroyable du plus fou de tous les hommes d'Etat du monde ? Il suffisait de laisser libre cours à l'imagination, et d'inventer n'importe quoi, à l'époque, et on aurait été en dessous de la vérité...


Quel pays, la Chine ! Il paraît qu'avant la découverte de cette armée enterrée, en 1974, Xian et ses environs n'était pas un site touristique. Ce n'est pas tout à fait vrai. D'abord en 1974, la Chine n'était visité que par des intellectuels invités par le régime de Mao, comme la délégation de Tel Quel. D'ailleurs, Julia Kristeva raconte ce voyage (en compagnie de Sollers, Barthes, Pleynet) dans la région de Xian, mais ne dit rien de l'armée : ils sont arrivés l'année même de sa découverte et l'ont donc ratée.  



Un autre mystère que je n'accepte pas : le silence et l'obscurité qui entoure la chambre funéraire de l'empereur lui-même. On dit que cela abîmerait trop, et patati et patata. Qu'on ne me dise pas qu'aucun chef d'Etat n'a mis les pieds là-dedans, poussé par une curiosité plus forte que lui. Quoi! Mao, après avoir causé des dizaines de millions de morts dans sa propre population, aurait ressenti devant ce tumulus un respect tel qu'il ne se serait pas aventuré plus loin ? Et Deng ? Et Jiang ? Et Hu ? Et si le respect est tel, pourquoi n'a-t-on pas fermé le site de l'armée en terre cuite à tout ce public qui, par millions, vient dégager son haleine destructrice sur ces vaillants soldats ? 
Je ne sais pas, je ne connais rien à l'archéologie, mais enfin : est-ce raisonnable de penser que depuis trente ans, on travaille sur ce chantier de fouille sans que jamais personne, n'ait fait pénétrer ne serait-ce qu'une caméra chirurgicale dans la chambre funéraire ?  Admettons que ce soit risqué, pour des raisons d'émanations chimiques mortelles, ou de dragons cachés, n'a-t-on pas sacrifié d'autres vies pour des lubies moins grandioses ?
Bref, je n'y crois pas beaucoup, à ce mystère. Mais en même temps, je ne crois pas beaucoup au fait que personne ne se soit jamais douté de l'existence de ce tombeau jusqu'en 1974, ce qui me range parmi les dubitatifs stériles.

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