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L'attribution du prix Nobel de littérature 2012 à Mo Yan est une très bonne nouvelle pour la république des lettres. Mo Yan est un superbe écrivain, un des rares, voire le seul, à être unanimement reconnu par l'ensemble des mondes chinois, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la Chine.

Je l'ai découvert dès ma première année en Chine, en 2004. Même les plus grands auteurs, Bi Feiyu et Su Tong, disaient de lui qu'il était le premier, ex-aequo avec eux-mêmes.

Quand je demandais aux gens, aux universitaires notamment, ce qu'ils pensaient de l'autre prix Nobel chinois, Gao Xingjian, ils me répondaient systématiquement que Mo Yan le méritait davantage. Il faut dire que Gao était banni de Chine, et qu'il avait pris la nationalité française.

Or, Mo Yan et Gao Xingjian sont deux écrivains magnifiques de la Chine contemporaine. Tous les deux nés après la deuxième guerre mondiale, ils ne sont pas des dissidents, mais frappent par la liberté de leur style et par l'aspect mythologique de leur imagination.

Le plus étonnant, concernant Mo Yan, est qu'il soit resté aussi accepté dans la Chine communiste. Militaire de carrière, il vient de la campagne et fait partie de l'Union des écrivains : c'est donc un officiel, à sa manière, un membre du parti. Et pourtant, il suffit d'ouvrir un de ces romans pour voir qu'il ne connaît pas la censure. S'il a dû retirer des choses de ses manuscrits, ce qui reste est passablement osé dans un pays non démocratique.

Non seulement il critique la corruption des cadres, non seulement il dénonce les abus des politiques mises en place par le Parti, mais surtout, il le fait dans un style baroque et jouissif, provocateur et cru, trivial et fracassant. Tout ce que la culture officielle chinoise déteste. On en banni, pendu, enfermé, pour moins que ça.

Alors comment a-t-il fait pour passer à travers les mailles du filet ? En n'étant lu par personne ? Pensez donc, il est extrêmement connu en Chine. Ses livres ont beau être exigeants pour le lecteur, ils sont des best-sellers. Alors comment se fait-il qu'un auteur comme Gao soit banni et un autre comme Mo Yan soit célébré ?

A mon avis, cela n'a rien à voir avec le contenu des livres. C'est plutôt une question de relations à l'intérieur des groupes de pression. J'imagine que Mo Yan s'est fait de solides amitiés au sein de l'armée, puis au sein du monde de la culture, puis même au sein des instances dirigeantes. J'imagine qu'il est intouchable parce qu'il est protégé personnellement, par des gens qui ont du pouvoir. Et ces gens, pourquoi le protègent-il ? Parce qu'au sein du parti, il existe un courant "libéral", un courant en faveur des droits de l'homme, de la démocratie et de la liberté d'expression.

Lire et soutenir Mo Yan, c'est donc un formidable effort de l'esprit contre les simplifications humanitaires qui ont tendance à étouffer la littérature actuelle. Rien que pour cela, ce prix Nobel est une excellent nouvelle.

Le livre que nous venons de faire paraître peut être perçu comme une émanation de ce blog et des blogs qui lui ont été liés dans les années 2000. Mais cela se présente malgré tout comme une étude universitaire collective, publiée aux Presses de l'université de Montréal, rassemblant les meilleurs spécialistes de la littérature chinoise diasporique.

 

Traits chinois /Lignes francophones consiste, en effet, en une exploration de la francophonie chinoise, c'est-à-dire une suite de chapitre concernant les écrivains et artistes chinois qui utilisent le français.Les lecteurs de ce blog se souviennent d'un billet au titre similaire, écrit il y a quelques années, où j'annonçais la tenue d'un colloque sur le même sujet, en 2010. Ce livre est plus que les actes du colloque : un choix a été fait parmi les interventions du colloque, et d'autres textes ont été commandités.

 

On y trouve des chercheurs incontournables et extrêmement stimulants, tels que Zhang Yinde. Mais l'originalité du livre vient de ses contributions issues de la blogosphère, et non seulement du monde universitaire. Moi-même, j'ai modestement travaillé sur l'oeuvre de Gao Xingjian, de manière plus universitaire que dans mes billets de blog. Mon ami Ben (Benoît Carrot), qui a beaucoup commenté sur ce blog et qui a écrit des blogs africains, a produit un beau chapitre sur les Chinois en Afrique francophone. 

Enfin, Neige, la fameuse blogueuse de Nankin, n'a pas été oubliée puisqu'une sélection de ses billets d'étudiante est publiée en clôture d'ouvrage.

 

En définitive, plus qu'une question de support médiatique, ce qui compte pour moi le plus, c'est l'amitié qui unit la plupart des contributeurs de cet ouvrage. Même le deuxième nom apparaissant sur la couverture, à côté du mien, est celui d'une femme que j'aime fréquenter depuis plus de dix ans, dans les pubs et les universités d'Irlande.

 

Comme le dit la présentation de l'éditeur, "Ce livre est aussi une histoire d'amitiés entre quelques personnes – intellectuels, universitaires ou artistes – qui se connaissent depuis des années, et partagent leur passion pour la Chine en vivant sur différents continents."

 

 

Cette vidéo est un bon exemple de ce qu'il ne faut plus faire dans le récit de voyage contemporain.

 

A priori, tout est réuni pour que j'aime ce film. Une femme de mon âge, belle comme le jour, qui aime la solitude, le voyage, la montagne, la marche à pied, l'aventure et l'Asie. Elle est sans aucun doute sympathique et pleine de vie, bref elle a tout pour plaire. Pourtant, je suis mal à l'aise du début à la fin de cette bande annonce.

 

Dès les premières images, après une courte introduction sur l'itinéraire d'Alexandra David-Néel en 1923, on voit Priscilla Telmon parler à une femme autochtone, qui est peut-être chinoise mais peut-être pas. Elle lui dit : "Fa Guo, Fa Guo Ren. Wo Jiao Priscilla. Pri - Sci - La. Priscilla." Je traduis : "France, Française, je m'appelle Priscilla." On comprend que c'est là une bonne manière de présenter l'héroïne au spectateur, en pleine action, en conversation avec une paysanne. Sauf que la paysanne a l'air d'être importunée par cette touriste envahissante, et de plus, on comprend que Priscilla, dans les rencontres furtives que propose le voyage, tient avant tout à parler d'elle-même aux indigènes.

 

Je précise que sa prononciation du chinois est incorrecte : elle prononce "Ren" en roulant le "r", comme si l'alphabet du pinyin répondait aux mêmes règles que les langues européennes. La prononciation de "Ren", qui veut dire "homme, personne", se situe plutôt "Wen" et le son "Jen". Ce n'est pas très grave, me dira-t-on, mais cela signifie que Telmon n'a pas fait le minimum d'effort linguistique pour paraître au point. Nous sommes devant un phénomène de poudre aux yeux presque délibéré.

 

Ensuite on la voit marcher de sa belle silhouette, et moi cela me va. S'il n'y avait pas de voix off, pas d'action, pas d'"engagement", pas de quête spirituelle, je me satisferais de regarder Priscilla Telmon marcher, dans des tenues différentes, à des rythmes divers, dans l'eau et sur les crêtes.

 

Malheureusement, on la voit prier, ce qui n'est pas le plus ridicule.

 

Arrive le titre, Tibet interdit, avec ce qu'il charrie de clichés sur le Tibet et la Chine. La voix off dit que les peuples de l'Himalaya sont menacés, je cite, "par la marche du monde et l'avancée des armées chinoises". C'est tout dire. On se demande qui, de l'armée chinoise ou de la marche du monde, est le plus destructeur des mille peuples de l'Himalaya.

 

Elle prétend parler du Dalai Lama avec un Tibétain. Un seul mot est prononcé : "Dalai Lama". On veut nous faire croire qu'il y a eu rencontre, je crois. L'aventurière lui donne un papier bleu - peut-être une photo du Dalai Lama - qu'il s'empresse de mettre sous son manteau avant de déguerpir. Bien. Il est vrai que la liberté de parole n'est pas plus garantie en Chine qu'au Tibet, mais que cherche-t-elle à montrer, cette voyageuse aux pieds rapides, en faisant comme des millions d'étrangers qui se rendent au Tibet (car ce n'est nullement interdit d'y pénétrer), de leur parler du Dalai Lama et de leur en donner des images ?

 

Le film est cadré de manière à faire croire que la Française est seule parmi un peuple quasiment intouché, ce qui est une illusion car dans ces lieux grouillent de nombreux touristes, randonneurs, chercheurs et journalistes. Et les jeunes Tibétains n'aiment rien tant que faire sonner leur téléphone portable quand ils marchent dans les montagnes. Je le sais, j'ai dû supporter de la pop indienne à fond dans les montagnes sacrées du Sichuan tibétain, il y a quelques années.

 

Je ne sais ce qui est le plus embarrassant, dans ces quelques minutes de vidéo. Est-ce d'entendre Priscilla s'exclamer à voix haute : "Alexandra! Nous y sommes!" ? Est-ce d'entendre parler d'un itinéraire qui mêle aventure et "cheminement intérieur" ? Est-ce de la voir soigner un vieux ? Est-ce la voir faire des acrobaties comme dans un programme de télé-réalité ? Tout cela galvaude tellement l'idée du voyage.

 

Quand les "flics" empêchent l'équipe de télévision française de continuer la marche avec les Tibétains, Priscilla pleure devant la caméra en rageant : "Je les hais, putain, je les hais!" Ah oui, en effet, il ne fait pas de doute que notre aventurière ne mâche pas ses mots et qu'elle a le courage de ses opinions.

 

Il semble y avoir un grand affaiblissement du récit de voyage dans la génération des auteurs/réalisateurs qui sont nés dans les années 70. Ma génération. Les uns et les autres mettent en avant un objectif humanitaire qui sert de paravent à toutes les putasseries.

 

Au fond, ce que fait Telmon au Tibet rejoint tout un courant d'écrivains voyageurs contemporains qui sont guidés par une vision du monde simpliste. Ce que j'ai écrit à propos d'une journaliste française dans le Xinjiang peut être réédité ici. C'est la pauvreté esthétique, historique conceptuelle des voyageurs humanitaires.

Vive la Chine! Célébrons notre amour et notre admiration pour cette culture hors du commun. Chinois, mes grands frères, vous me montrez la voie pour tant de choses.

 

Il paraît que la Chine a menacé Oslo de représailles au cas où le prix Nobel de la paix serait attribué à Liu Xiaobo, ou à tout autre dissident chinois. Je suis donc ravi de ce nouveau Nobel. On ne peut pas accepter qu’un pays fasse pression de cette façon, et surtout, que le pouvoir économique soit capable de faire taire tout le monde. Heureusement, la Chine n’est pas réductible à ce gouvernement qui met en prison ses intellectuels les plus courageux. La Chine éternelle, aujourd’hui, palpite dans la cellule de Liu Xiaobo.

 

Comme Gao Xingjian, qui fut le premier Nobel de littérature de langue chinoise, Liu Xiaobo sera un héros avant l’heure en Chine. Avant l’heure car c’est dans quelques années qu’il sera réhabilité. 

 

Ces personnalités dissidentes sont en réalité des héros qui donnent une très belle image de la Chine. Moi, c’est par amour de la Chine que je les admire. Gao dans sa littérature, Liu dans son engagement intellectuel, ne sont pas des imitateurs de l’Occident, vraiment pas, mais ils puisent dans la culture chinoise leur inspiration et leur force pour faire progresser l’art et l’intelligence sinophones. Bien sûr, Liu Xiaobo sera beaucoup plus médiatisé que Gao car clairement dissident, vivant en prison pour avoir seulement rédigé un appel à la démocratisation du pays. Impliqué dans les événements de la place Tiananmen en 1989, et dans le militantisme interne depuis, il peut incarner une conscience qui perdure au sein même de la république populaire.

 

L’avantage du prix Nobel, c’est qu’il reste toujours d’actualité. Vingt ans plus tard, on peut toujours dire : “Un tel, prix Nobel de cela”. C’est utile pour forcer le souvenir, surtout face à un régime qui est passé maître dans la dissimulation de la vérité. Un jour, de jeunes Chinois s’éveilleront à ces faits intangibles et s’apercevront que plusieurs prix Nobel furent attribués à des compatriotes. Cela les conduira peut-être à lire La Montagne de l’âme ou la Charte 08. En lisant, ils se demanderont pourquoi les auteurs de ces textes furent bannis, car ces textes n’ont rien d’anti-chinois, bien au contraire. Ils se rendront compte alors, peut-être, que les ennemis de la Chine sont d’abord ceux qui empêchent les Chinois de s’exprimer librement.

Voilà. Il semble bien que ce soit terminé. Neige, la petite Chinoise francophone, a donné les raisons pour lesquelles elle a décidé d’arrêter d’écrire son blog.

Ce n’est pas la première fois qu’elle arrête, mais d’habitude elle le fait dans un coup de colère, un caprice ou un coup de fatigue. Son premier blog, Le papillon ou la neige (2006), elle l’a même détruit dans un geste de révolte ou de détresse. D’habitude elle cherche à provoquer une réaction de la part de ses lecteurs/commentateurs. En novembre 2007, c’est Ben, entre autres commentateurs, qui avait trouvé les mots pour la débarrasser de sa fausse honte et la faire continuer. Aujourd’hui, elle tire sa révérence calmement, en remerciant celles et ceux qui l’ont suivie et soutenue.

La faute en revient à un malheureux collègue qui lui a dit avoir pris connaissance de son blog. Jusqu’à présent, elle écrivait de manière clandestine, dans une langue inconnue de la plupart des Chinois. Elle pouvait parler des choses et des gens sans que personne le sache dans son entourage. Son blog est devenu connu, quelque chose de publique, et elle ne peut plus continuer. Un équilibre a été rompu, et Neige doit trouver d’autres moyens, qui lui conviennent, de s’exprimer.

La cyber-écriture est à cet égard plus intéressante que ce que l’on en dit habituellement. Souvent, on décrit les blogueurs comme des gens qui se “répandent” sur la toile, de manière informe et incontrôlée. “Se répandre” est le verbe que j’ai le plus souvent entendu, et dont la portée péjorative est nette : il s’agit de vomir, d’uriner ou de déféquer, voire d’éjaculer, selon les personnes qui utilisent le verbe. Le blogueur est vu, c’est ainsi, comme un solitaire sans éducation qui étale au grand jour ses petites manies, sa petite existence qui n’intéresse que lui. Par conséquent, la grande rumeur consiste aujourd’hui à dire que les blogs ont en moyenne un seul lecteur, l’auteur du blog lui-même.

La vérité est que certains blogs expérimentent des types d’écriture mi intimes mi ouverts, entre le privé et le public. A la différence des livres et des journaux, qui sont diffusés aveuglément, dans toutes les librairies possibles, les blogs forment des petites communautés plus ou moins consistantes. Certains ont très peu de lecteurs, et font exprès d’être difficiles d’accès ; on va sur leur blog comme dans un appartement ou un atelier sombre, et on s’y sent accueilli seulement si on a été introduit au préalable. On y lit des choses qui n’ont pas pour but d’intéresser le tout venant.

Le blog de Neige avait su attirer autour de lui une petite communauté de lecteurs, en Europe, en Afrique et en Amérique. Nous apprenions des choses que personne ne nous dit jamais sur la Chine. La vie d’une étudiante, les désirs des jeunes Chinois, les coutumes familiales à la campagne, les arrangements troubles des uns et des autres, nous suivions tout cela avec étonnement et ravissement. Neige ne cherchait pas de nouveaux lecteurs, elle ne provoquait pas les commentaires, mais elle répondait à ceux qui laissaient un mot, toujours gentiment et sans prétention. Et si l’on peut mesurer un blog à l’intensité de la lecture, à la fidélité des visiteurs, à la vitalité des échanges, à la bienveillance des regards et à l’exploration des territoires méconnus, alors Pays de Neige fut un très grand succès.

高 Gao : “Haut”.

行 Xing : “Marcher”. Par extension : ”d’accord”, ”ça marche”.

建 Jian : “Santé”.


Le nom de famille de Gao Xingjian signifie “haut”, et cela est le fruit du hasard. Mais les parents de l’écrivain lui ont donné un prénom qui allie la marche et la santé. Et par extension, donc, l’accord aussi, le deal.

Il semble que le nom concentre et enveloppe le contenu du grand récit de Gao. La Montagne de l’âme se déroule dans les hauteurs des montagnes de Chine. On a diagnostiqué au narrateur un cancer du poumon. Il est las d’être pris dans les tourments du monde, et il aspire à fuir les conflits. Le long voyage, à pied, dans les montagnes, est une manière de quête de la santé.

Les choses peuvent se combiner différemment, selon l’humeur du moment. On peut aussi dire qu’il s’agit de chercher l’ “accord” (entre le narrateur et “elle”, entre l’homme et le paysage, entre ses propres identités “je”, “tu”, “il”) dans une double quête de hauteur et de santé. 

Pour citer mon amie Huang Bei, à qui j’ai demandé si cette interprétation du nom de Gao n’était pas trop loufoque, si c’était acceptable du point de vue d’un Chinois : “Pour être un vrai “Gao Xingjian”, il faut être grand et en bonne santé, et tout cela à travers une belle marche!

Moi, du moment que Huang Bei est d’accord avec mes idées farfelues, tout le monde peut me dire que je raconte des salades, je suis comme le roi d’un pays plus vieux.

On pourrait croire que c’est incroyable, et pourtant c’est vrai : je suis arrivé de Chine, dans une université où une collègue était sur le point d’organiser un colloque international sur les écrivains francophones d’origine chinoise. Quand j’en parle en France, on pense que cela vient de moi, mais pas du tout. Je ne suis que le co-organisateur.


Je la connais bien, cette collègue, je la fréquentais déjà lorsque j’habitais à Dublin, avant d’aller en Chine. Puis au fil des années, elle s’est mise à se spécialiser dans ces écrivains d’origine chinoise, les François Cheng, les Shan Sa, les Dai Sijie.


Dans un restaurant chinois, elle m’invite à me joindre à elle pour organiser la chose, et nous voilà embarqués dans un colloque au contour évidemment un peu flous. Après réflexions, et aidés par des amis, nous sommes convenus d’un titre : “
Traits chinois, lignes francophones“. Nous voulions jouer un peu sur l’idée de “trait” qui rappelle à la fois les idéogrammes chinois (constitués de traits), mais aussi de traits du visage et du tempérament (trait de caractère), ainsi que sur celle de “ligne” au sens des courbes d’un corps, de silhouette, mais aussi de lignes d’écriture. Bon, tout cela donne un titre un peu banal peut-être, mais qui possède assez de sens pour pouvoir être tiré dans plusieurs directions.


On se demande qui inviter comme “Guest speaker“. On a juste assez d’argent pour faire venir une personne, tous les autres participants doivent se débrouiller par leurs propres moyens. Plusieurs noms sont évoqués, plusieurs projets de lettres d’invitation écrits, puis des lettres sont envoyées, et le résultat des opérations tombe un beau matin : le grand écrivain Gao Xingjian accepte de venir à Belfast!


D’habitude, pour un colloque de ce genre, on obtient la visite d’un universitaire un peu réputé, qui a publié quelques bouquins relativement reconnus dans le milieu - et c’est justice, d’ailleurs, car c’est ainsi qu’une culture académique se forme et se développe - mais pas d’un prix Nobel de littérature! En outre, nous faisons coup double car nous aurons exceptionnellement deux “guest speakers” : l’auteur de la Montagne de l’âme, donc, et M. Zhang Yinde, professeur de littérature comparée à la Sorbonne. On peut dire qu’on a bétonné au nveau des invités.


Maintenant quels participants ? De mon côté, j’aurais aimé faire venir Neige, pour qu’elle nous parle d’internet en français, mais surtout pour que ce colloque lui soit une occasion de découvrir l’Europe, mais elle a finalement décliné l’offre, au prétexte bien compréhensible qu’elle n’avait rien à dire sur les sujets proposés. J’aurais aussi voulu que Ben vienne nous parler d’une des nombreuses problématiques liées à la Chine dans lesquelles il s’est formidablement égaré. J’attends sa proposition de conférence.


Nous avons eu des propositions intéressantes, venant d’Afrique et d’Europe, mais encore aucune venant de Chine, et je ne sais pas s’il faut s’inquiéter de cela.


Sinon, je lance ici un appel : quelqu’un serait-il disposé à venir nous parler de
l’Institut Franco-Chinois ? C’était à Lyon, entre les années 20 et les années 40, la seule université chinoise basée à l’étranger. Il y a eu des thèse de doctorat soutenues, sous la direction de Marie Curie entre autres, il y a eu des peintres comme Zhang Su Hong dont Malade fièvreuse se trouve dans les réserves du musée des Beaux-Arts de Lyon. Des musiciens, des scientifiques, des hommes et des femmes.


Il y a eu aussi des écrivains comme “Jean-Baptiste” Jing Jinyu, traducteur de Romain Rolland et de Lu Xun. De retour à Shanghai, malade et désargenté, il s’est donné la mort en sautant dans la rivière Huangpu (1931).


On l’aura compris, je serais très peiné que le colloque ait lieu sur des écrivains et des artistes connus, et que rien ne se dise sur ces pionniers chinois qui étaient venus en France dès les années 1910. Je suis sûr que des chercheurs travaillent sur ce sujet, et seraient heureux de venir à Belfast, mais comment les trouver ?

La politique étrangère de Sarkozy a connu, paraît-il, des succès. Je ne sais pas, c’est bien possible, mais ce qui me frappe, pour ma part, c’est la continuité dans l’erreur. Afrique, Chine, Iran, la France se décridibilise avec acharnement.

AFRIQUE - Le discours de Dakar, prononcé en 2007, est maintenant une archive historique et il suffit de le réécouter, même en partie, pour en être choqué. Venir en Afrique noire pour dire aux gens que “l’homme noir” n’est pas assez “entré dans l’histoire” et que c’est là “son drame”, est injustifiable et témoigne, de la part de la personne qui a écrit ce discours, de ce qu’on appelle la connerie dans les bar-tabac des villes de province. L’ensemble du discours prête à rire et aura des conséquences néfastes sur notre rapport à l’Afrique pour longtemps encore. Plutôt que de se tasser, les effets vont apparaître avec le temps car le racisme y est relativement bien dissimulé derrière des citations de Senghor. Ce qu’il faut savoir, c’est que ce discours est maintenant un document qui fait date dans les études postcoloniales, et l’université le prend et l’analyse comme un symptôme particulièrement parlant et radical, presque pathologique, du néocolonialisme.

CHINE - Après l’Afrique, voilà que notre président se ramasse avec les Chinois. Il parvient à se mettre à dos l’ensemble de la blogosphère chinoise, et pas seulement le gouvernement. Ses gesticulations autour des jeux olympiques n’ont donc servi strictement à rien, je crois que c’est aujourd’hui admis. Aucun dossier bilatéral n’a avancé depuis l’élection de Sarkozy. Rien de positif n’est apparu ; au contraire, on en est encore à tenter de réchauffer les relations diplomatiques pour que les Chinois reviennent à la position normale qui est la sienne, et qui consiste à signer des contrats avec la France autant qu’avec d’autres pays européens. En contrepartie d’un délabrement des relations Franco-chinoise, rien n’a bougé au niveau des droits de l’homme, des prisonniers politiques. Bref, échec total vis-à-vis d’un pays qui était pourtant bien disposé à notre égard, et qui devient, à la faveur de la crise actuelle, un acteur fondamental de la géopolitique.

IRAN - Sarkozy a sur le dossier iranien une position plus dure encore que celle des Américains. Il ne prend prend pas en compte le changement d’approche d’Obama ; il est encore sous Bush et se croit dans son bon droit en se lançant dans un bras de fer avec Téhéran. On croit rêver! A ce niveau, ce n’est plus de l’incompétence, cela ressemble à de la bêtise. Va-t-on se mettre à dos tous les pays émergents ? Je ne veux même pas entrer dans le détail de l’affaire, je veux seulement critiquer l’attitude formelle. Au niveau des formes, le président de la France ne peut pas venir dans des pays étranger et prendre de haut des gouvernements étrangers, c’est juste quelque chose qui ne se fait pas.

Et surtout, la France se décridibilise quand elle exige que l’Iran rentre dans le rang ”en cessant immédiatement ces activités destabilisantes et en répondant sans délai aux demandes de la communauté internationale” (lemonde.fr avec AFP, 28 sept. 09), sans pouvoir ni vouloir passer à l’acte pour faire respecter sa demande. On appelle cela des gesticulations à contre-temps, et ça ne peut que réjouir le gouvernement de l’Iran qui voit là une démonstration inespérée de l’idée que les Occidentaux leur refusent l’indépendance.

Ce qui me choque dans ces trois dossiers, c’est l’inculture qui semble présider à tous ces mouvements. Quand Sarkozy pense Iran, à quoi pense-t-il ? Pays pauvre, musulman, anti-occidental, il pense peut-être turban, barbe blanche ? Mais quand on pense Iran, il faut d’abord penser Perse, civilisation ancestrale, culture raffinée, profondeur historique. Nous devons aller à Téhéran avec la grandeur de la Perse à l’esprit et Hérodote dans les valises. Il ne faut jamais oublier qu’à l’époque d’Hérodote, par exemple, l’Asie centrale et toute l’Egypte était sous la domination de la Perse, et que les Iraniens n’oublient pas leur grandeur passée. Nous ne pouvons avoir de bonnes relations avec l’Iran si nous ne connaissons rien de son histoire. C’est aussi important que de savoir ce qu’est devenue la sociologie du pays, sa classe moyenne, le rôle des femmes, les mouvements démographiques. Or, Sarkozy se contrefiche de tout cela.

Plus généralement, je crois qu’il faut en finir avec les effets de manche diplomatiques. Les rapports entre pays ne sont pas une affaire de décisions brutales et de rodomontades, elles sont faites d’un long travail de connaissance mutuelle, d’échanges, de frictions, de négociations, sur un temps long et patient. Avec le temps, je me désolidarise des manifestations pro-tibétaines qui ont eu lieu à Paris en mars 2008, et que j’ai un peu soutenues à une époque. Non seulement elles ne feront jamais rien avancer sur le terrain et elles blessent les Chinois , mais surtout elles enracinent des idées stupides et erronées dans l’esprit de la jeunesse occidentale. L’idée que plus on criera plus on aidera les opprimés. L’idée que le Tibet était un pays indépendant avant l’invasion chinoise des années 1950. L’idée qu’on est pur lorsqu’on traite les Chinois d’assassins. L’idée que la France est un pays qui peut exiger des choses aux autres. Là aussi, l’inculture était essentielle aux manifestations anti-chinoises. Qui, parmi les manifestants de Paris, s’étaient jamais penché sur l’histoire du Tibet ? Pour aider les Tibétains, il y a d’autres leviers, plus discrets, sur lesquels agir.

Et d’abord se cultiver sur les régions du monde qui nous intéressent. Les relations internationales ne devraient-elles pas être le lieu de la connaissance, de la recherche patiente, de la lecture et des traductions des grandes oeuvres ?



Il y a deux mariages de prévus, un en Normandie et un à Hong Kong. J'ai choisi celui de Normandie, bien que je préfère Hong Kong au Calvados.
Il se trouve que la région où prenait place le mariage était aussi la région de mes ancêtres.

J'ai débarqué à Vieux Pont en Auge, avec ma veste de paysan et ma casquette turque qui me donnait un air de gentleman farmer irlandais.

La fête fut exquise, avec une messe réussie dans une minuscule église sur la colline. J'ai rencontré de charmants convives, dont une fille avec qui je n'ai pas parlé mais qui dansait merveilleusement bien. Les mariés étaient les plus éclatants, comme de juste, et il ne laissèrent jamais transparaître leur tension nerveuse. Au contraire, tout se passa dans un rythme serein, plein de self control et de bonhomie. Une leçon d'élégance.

J'ai pu renouer avec les anciens copains du Face bar, Arthur et marc, joueurs de billard et musiciens devant l'éternel. Tellement musiciens que nous eûmes le projet, à Shanghai, d'enregistrer quelques unes de mes chansons. Marc et Aloïs à la guitare, Greg à la basse et Arthur à la batterie, j'aurais chanté mes textes qui racontent tous la même histoire, d'une femme qui rencontre un homme et qui se fout de sa gueule.

J'ai eu la joie de revoir Fanny Gong, une Chinoise qui fait partie de mes plus anciennes camarades de ma vie nankinoise. J'adore, j'ai toujours adoré la voix de Fanny, et son calme et son rire dans les relations humaines. Si j'avais de l'argent, je l'embaucherais pour être près de moi tout le temps et me faire la lecture. Je le disais déjà il y a cinq ans et je le redis ici. Nous avons finalement passé la nuit ensemble, elle et moi, du dîner jusqu'au train du retour à Paris le lendemain. Nous avons pu visiter la basilique de Lisieux, et discuter de choses importantes et futiles.


J'ai assisté à mon premier mariage franco-chinois.



Grégoire, que j'ai connu il y a cinq ans à Nankin, vient d'épouser une jeune femme de Hong Kong qui travaille à Shanghai. J'avais déjà consacré
un billet à Grégoire, un billet qui ne rendait pas justice à sa grande énergie vitale.

Dans mon billet de Nankin en douce, je le décrivais comme une personne lasse. C'est parce qu'à l'époque je faisais de la littérature et je cherchais à dresser des portraits. Cela m'amusait de montrer Grégoire en businessman fatigué, faisant fortune en traînant des pieds, ignorant volontairement le dynamisme qui lui permettait de rester debout des nuits entières à faire la fête.

Quand moi aussi j'ai déménagé à Shanghai, nous nous voyions régulièrement au
Face, un bar très classe sis dans l'ancienne Concession française. Avec Aloïs, Arthur et Marc, nous buvions des bières et des "Baccardi cokes" dans ce qui est vite devenu notre QG. Nous commandions des cocktails et des choses plus relevées uniquement quand nous accueillions des visiteurs ou que nous nous trouvions en présence galante.

En fait de galanterie, un soir, une petite bande de Hong-kongaises a déboulé dans le bar et a retourné le destin des vieux des garçons joueurs de billard que nous étions. Chinoises et anglophones, travaillant dans la com et jouissant de budgets spéciaux pour les sorties et la vie sociale, ces filles offrèrent le champagne à une heure très avancée de la nuit.

Grégoire fut touché au coeur par l'une de ces Hong-kongaises. Caroline partageait avec lui le goût du travail bien fait et celui de la vie nocturne. Ces deux-là ont immédiatement vécu ensemble, s'accordant sur un rythme de vie difficile à suivre pour un sage précaire. Ils allaient pouvoir s'assagir ensemble, l'un par l'autre, et s'embourgeoiser s'il le fallait, mais à leur rythme.

Il me plaît d'imaginer, parfois, que j'ai joué mon petit rôle dans leur histoire. Quand Grégoire vivait sa vie dans les boîtes et que Caroline, dans ces mêmes boîtes, me faisait part de son incompréhension, je lui expliquais la façon d'être un homme en France, et la rassurais sur l'amour que Greg nourrissait pour elle. Je lui disais, ce qui était vrai, que mon ami allait mieux depuis qu'il était avec elle, qu'il était plus serein, plus heureux. Quand ils se retrouvaient seuls, elle l'interrogeait et il confirmait.

Un soir de coupe d'Europe, alors que la France perdait lamentablement contre l'Italie, et que le sélectionneur demandait en mariage sa compagne devant les yeux incrédules de tous les supporteurs dépités, Greg et moi marchâmes dans les rues de la Concession française et bûmes des verres dans tous les tripots qui étaient encore ouverts. Je ne sais plus de quoi nous parlions, mais sans doute de questions pleines de sens. Dans la bande j'étais vu comme "le philosophe", celui avec qui on parle de choses métaphysiques.

Après un petit déjeuner à l'aube dans un bar hybride, Grégoire prit un taxi, rentra chez lui et réveilla Caroline. Ivre et le coeur prêt à éclater, le coeur lourd d'une vérité existentielle qu'il devait partager sans attendre, il fit sa demande en mariage. Caroline dit oui, mais eût espéré un romantisme un peu plus conventionnel. Il lui offrit ce romantisme de série télé quelques jours plus tard, avec bague et genou à terre.

Mais l'historiographie retiendra la belle ivrognerie qui baigne leur rencontre, leur amour et leur entourage. Quand je pense à Caroline et Grégoire, je pense à Scott Fitzgerald et Zelda, et aux belles pages que Deleuze a écrites sur eux. "Le goût du whisky sur mes lèvres... La lueur de folie dans mes yeux..."

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